Ils travaillent pour Greenpeace, WWF, BirdLife ou Océana et défendent la conservation de l’environnement marin. A Bruxelles, on les appelle « les amis des poissons ». Leur notoriété et leur influence supposée est sans commune mesure avec leur nombre : une quinzaine tout au plus, généralement jeunes, toujours passionnés et souvent bardés de diplômes. Année après année, ils se sont fait leur place, chacun à leur manière, entre, d’un côté, la Commission européenne qui définit la politique commune de la pêche (PCP) et, de l’autre, les pays européens censés l’appliquer.
Greenpeace, la résistante
Greenpeace est la plus voyante, fidèle à la technique de la « résistance civile » qui a assuré sa notoriété depuis sa création à Vancouver (Canada) en 1971. En décembre, ses militants ont symboliquement bloqué l’accès des ministres de la pêche au bâtiment où se tient le traditionnel « conseil pêche » en jetant des filets sur les casemates et les portails qui gardent l’entrée. En 2004, ils avaient déversé des tonnes de captures accessoires congelées devant le Conseil. « Au niveau national à terre ou en mer, il y a un dialogue mutuel. Ici, les lobbyistes des pêcheurs, à commencer par les Français, les Espagnols et les Danois, arrivent avec une idée très arrêtée de ce qu’ils veulent ce qui conduit à la confrontation », explique Saskia Richards, du bureau de Greenpeace à Bruxelles.
WWF et Océana, les experts
WWF et Océana, de leur côté, jouent la carte de l’expertise. « Ils viennent avec des papiers de position, et s’efforcent de faire valoir leur point de vue par des arguments scientifiques, ce qui est plus constructif », souligne un fonctionnaire de la direction générale de la pêche à la Commission. Le 14 mai, l’organisation née aux Etats-Unis et implantée en Europe depuis 2003 a remis à la Commission deux rapports édifiants sur la pêche au thon en Méditerranée. Ils dressent la liste, photos à l’appui de plus de 140 navires italiens et français utilisant des filets dérivants en dépit de leur interdiction en 2002 et contribuant ce faisant à l’épuisement du stock de thon rouge. Circonstance aggravante pour les administrations nationales qui gèrent la politique de la pêche, ces 140 navires ont reçu 900.000 euros sur les 5 millions de subventions destinées à la reconversion des navires... à filets dérivants ! La collecte de ces informations n’est pas sans risques. Le 21 mai 2007, le catamaran de l’organisation, le Ranger, s’est fait arraisonner par sept bateaux de pêche français. Les assaillants qui voulaient détruire les preuves photographiques des activités illégales n’ont renoncé qu’avec l’arrivée de deux hélicoptères des gardes côtes.
Une commission « impuissante »
Si leurs méthodes divergent, les « amis des poissons » soulignent tous l’impuissance de la Commission européenne à aller à l’encontre de la volonté d’Etats « pêcheurs ». Chaque année, les quotas sont globalement supérieurs aux limites proposées par les scientifiques pour préserver les stocks et le respect des contraintes imposées aux pêcheurs laisse à désirer. La logique productiviste et centralisée de la PCP est « restée inchangée » depuis les années 1970 en dépit de la détérioration des stocks, de l’expansion considérable de la flotte et de l’apparition de nouveaux problèmes environnementaux, concluaient l’an dernier deux scientifiques anglais et américain commandités par la Commission elle-même.
Xavier Pastor est visiblement plus à l'aise sur le pont du Ranger, le bateau de l'ONG dont il dirige les opérations en Europe, que dans le complet veston qui sied aux lobbyistes européens.
Ce biologiste marin né à Palma de Majorque et issu d'une longue lignée de marins et d'historiens de la mer a démissionné de ses fonctions à l'institut espagnol de recherche océanographique après 10 ans de bons et loyaux services. Il en était arrivé à la conclusion « qu'il était plus utile pour la conservation des ressources maritimes de travailler pour des ONG » que pour le gouvernement. En 1984, il participe à la création de Greenpeace en Espagne, dont il restera 15 ans le directeur exécutif. C'est alors qu'il rencontre les dirigeants américains d'Océana qui feront appel à lui pour diriger les activités de la fondation en Europe. Le Télégramme l'a rencontré à l'occasion d'un passage à Bruxelles.
Pourquoi les décisions prises à Bruxelles pour préserver les ressources halieutiques sont-elles mal ou pas appliquées particulièrement dans le Sud de l'Europe ? Ce qui manque avant tout, c'est la volonté politique, plus que les moyens. En Espagne, les propriétaires de bateaux dictent la politique gouvernementale quel que soit le parti au pouvoir. C'est un lobby important qui n'accepte pas les quotas. Or l'Espagne est un pays très important pour l'ensemble de la politique de la pêche. Et les « bons élèves » comme le Danemark, la Suède, les Pays-Bas ou l'Allemagne ne s'opposent pas à elle, pas plus qu'à la France ou au Portugal. A cela s'ajoute le mécontentement social auquel les gouvernements sont très sensibles. Les pêcheurs ont une bonne image. Parce qu'ils font un métier dangereux où ils mettent leur vie en danger, on tolère de leur part des actes de protestation qui, s'ils étaient commis par d'autres, seraient sévèrement punis. C'est un peu la même chose qu'avec les agriculteurs.
Que faudrait-il faire pour que la politique européenne contribue réellement à la préservation des ressources maritimes ? Il faut commencer par faire appliquer la loi. Si les gouvernements le faisaient, la moitié des problèmes seraient résolus. Il faut ensuite réduire les surcapacités. Il y a en Europe deux fois trop de bateaux. Un bon moyen de changer cela consiste à supprimer les mauvaises subventions, ce qui oblige à s'adapter. La troisième chose à faire est de créer des zones maritimes protégées. Ces zones couvrent aujourd'hui une surface infime, près des côtes. Nous avons besoin de grands espaces, qui couvrent 30 à 40 % de la surface des océans pour permettre la reproduction des espèces.