La proximité temporelle entre le décès des quatre jeunes retrouvés sur l’île Quéménès, à la faveur d’une tempête, et l’existence d’un camp de redressement, à la fin des années 50, à quelques encablures de là, sur les îlots Trielen et Balanec, ne laisse d’interroger. La ministre de la Justice Rachida Dati,
en visite sur Quéménès, hier après-midi, a confirmé qu’une enquête préliminaire était ouverte. « Pour l’instant, nous n’avons pas d’éléments mais ça ne sera pas sans suite. Nous essaierons de trouver, grâce aux progrès scientifiques, les moyens de dater les décès et de retrouver les causes de la mort. Le procureur suit cela avec attention ». Le magistrat du parquet brestois, Xavier Tarabeux, a expliqué qu’il envisageait de diligenter des enquêtes plus poussées sur la datation des squelettes, en faisant notamment appel à un cabinet privé de Villeurbanne. Rappelons que le laboratoire de la gendarmerie nationale fait remonter les décès à 37 ans et demi, avec une « fourchette » de plus ou moins cinq ans.
Dentitions en parfait état
En attendant le résultat des expertises génétiques, l’énigme s’épaissit. Ce ne seraient pas les ossements de deux jeunes couples, mais de trois hommes et une femme qui dormaient sous un mètre de terre. Il s’agit de jeunes adultes, de type européen mesurant entre 1,65 et 1,70 m. Leur dentition était en parfait état. Cet élément est étonnant. Les habitants qui peuplaient l’archipel de Molène dans les années 60, goémoniers ou exploitants agricoles, travaillaient comme des bêtes de somme pour assurer leur subsistance. L’état de leurs dents devait être le cadet de leurs soucis.
« On ne mangeait pas à notre faim »
Dès lors, l’hypothèse des « pensionnaires » du camp de redressement de l’abbé Laurent ne peut être écartée. Joint hier, Hubert de Boissieu, 71 ans, originaire de Mâcon (Saône-et-Loire), fut, en 1957, à l’âge de 19 ans, de ceux qui furent placés sur Balanec et Trielen. « Après un mois ou deux, un marin m’a emmené jusqu’à Molène. J’ai téléphoné à mes parents en PCV car on ne mangeait pas à notre faim. Ma mère est venue me chercher ». Il se souvient seulement de trois autres camarades, séjournant simultanément avec lui. Le fils cadet d’un pêcheur surnommé « Gouénic » qui assurait à l’époque la liaison entre Molène et Balanec, a entendu son père raconter qu’il avait rattrapé des jeunes gens qui quittaient nuitamment l’îlot sur une petite « plate ». Il leur avait infligé une correction. « Gouénic » est aujourd’hui décédé.
« Alba Stella »
Les avancées de l’enquête viendront alors, peut-être, des archives du père Albert Laurent, directeur du « centre de rééducation ». En 1946, ce fils de notaire briochin avait fondé une association, baptisée « Alba Stella », dont le but était d’aider d’anciens détenus ou marginaux, en les « rééduquant par le travail agricole ». En raison d’une gestion calamiteuse, « Alba Stella » fut placée en liquidation en 1951 mais l’abbé Laurent continua de recueillir des dons et ouvrit sa colonie, en 1954, sur ces îles bretonnes. Une autre tempête, médiatique celle-là, permettra-t-elle de découvrir ses archives ?