Quelques jours plus tard, le 15 août, au château de Blois, la reine Anne et Louis XII apprirent les nouvelles du Ponant : leur flotte avait tenu bon devant celle d’Henry VIII qui tentait de la refouler vers le goulet ou de la pousser à la côte, mais la nef de la reine, la belle caraque « La Cordelière »,
avait disparu, entraînant avec elle une caraque anglaise, « La Régente ». Un incendie puis une explosion avaient anéanti les deux navires. L’ennemi avait rompu le combat et la flotte royale avait regagné la rade de Brest.
Le sacrifice de Hervé de Primauguet
La menace anglaise sur la pointe de Bretagne était donc écartée, mais la reine était en deuil de sa belle nef et de ses fiers Bretons.
Bientôt, toute la Bretagne et toute la France apprirent le sacrifice de l’héroïque Hervé de Primauguet qui commandait « La Cordelière » et qui avait péri dans les flammes. On en parla dans tous les ports et dans toutes les cours de la chrétienté.
La bataille de Saint-Laurent fut la première bataille navale « moderne » : l’affrontement de deux flottes comportant de très grosses unités munies d’une puissante artillerie, avec pour issue la perte totale d’unités majeures dans un combat à outrance.
Depuis un quart de siècle, les puissances maritimes souhaitaient organiser des flottes de combat, non seulement avec des bâtiments marchands armés pour un conflit, mais autour de très gros bâtiments (600 à 1.200 tonneaux, en un temps où 100 à 250 étaient la norme), et pouvant embarquer de l’artillerie lourde.
Ce furent les caraques, lourdes nefs, percées de sabords (l’innovation apparut à Brest au tout début du XVIe siècle) pour des gros canons placés en batteries, ayant de hauts gaillards, des « châteaux » et d’énormes hunes, le tout hérissé d’artillerie légère, embarquant à la fois un important équipage pour la manœuvre d’immenses voiles, de nombreux canonniers et aussi toute une troupe prête à passer à l’abordage, après avoir accablé l’ennemi de flèches et de javelots. Des citadelles flottantes ! C’est ce qu’était « La Cordelière », construite à grands frais à Morlaix, de 1495 à 1498.
Un bâtiment considérable
Charles VIII, sachant qu’on ne peut pas avoir de grandes ambitions sans avoir de marine, avait exigé une caraque de chaque port. Anne n’avait pas pu refusé à son royal époux une caraque bretonne : « Marie La Cordelière » ou simplement « La Cordelière », mais on parlait aussi de la nef de la reine, de la nef de Morlaix, et parfois de la grande nef de Brest. C’était un bâtiment considérable, plus de 700 tonneaux, près de 40 mètres de quille (il s’agit d’estimation), armé de 16 grosses pièces et de près de 200 pièces de petits calibres et embarquant plus de 600 hommes.
Veuve de Charles VIII, Anne épousa Louis XII dès 1499 et lui fit don de « La Cordelière ». Toutefois la caraque arbora toujours le pavillon blanc à croix noire et les hermines de Bretagne. Dès l’été 1501, « La Cordelière » fut détachée à la flotte du Levant puis affectée à une expédition « internationale », une croisade contre les Turcs en Mer Egée.
Hervé de Portzmoguer
L’expédition fut un échec, mais notre caraque revient à Brest avec une solide réputation. C’est en Penfeld que la reine Anne admira sa belle nef, lors de son Tro Breiz, en août 1505.
Quelques jours plus tard, à Morlaix, la souveraine se fit présenter un certain Hervé de Portzmoguer, capitaine qui s’était déjà illustré en mer, mais dont les faits d’armes n’étaient pas tous avouables. Les Français transcrivirent ce nom bien léonard en Primauguet.
Il fallut plus de trois siècles pour qu’on s’avise que le héros de « La Cordelière » était un gentilhomme de Plouarzel, né une quarantaine d’années avant 1512.
Comme Charles VIII, Louis XII voulait établir une hégémonie française en Italie ; il remporta des succès qui suscitèrent contre lui toute une coalition à laquelle se joignit Henry VIII d’Angleterre. Celui-ci avait constitué une flotte comprenant deux douzaines de caraques bien armées. Pour intervenir en France, en Guyenne et en Normandie, il lui fallait la maîtrise de la mer, donc il lui fallait neutraliser la flotte de Louis XII, donc il lui fallait s’assurer de Brest et de ses approches et y détruire la flotte franco-bretonne.
Porter un coup décisif
Henri VIII rompit avec la France au début de 1512 et fit opérer quelques descentes sur les côtes normandes et bretonnes, puis il voulut porter un coup décisif : à l’aube du 9 août, la flotte anglaise quitta Portsmouth avec un bon vent du nordet et arriva devant Ouessant à l’aube du 10.
Une trentaine de voiles, dont une demi-douzaine de caraques, furent amenées par le flot en vue de Saint-Mathieu dans la matinée. Il est vraisemblable que la flotte franco-bretonne, comportant une vingtaine de voiles, dont une demi-douzaine de caraques que menaient « La Louise » ou « Grande Nef de France » et « La Cordelière », était déjà en rade de Bertheaume, en prévision de cette attaque et qu’elle se porta au devant des Anglais en Iroise.
Il est peu probable que la bataille se déroula comme une joute, entre Camaret et Saint-Mathieu, mais bien plutôt au large, là où l’on peut manœuvrer et se dégager.
Deux mille morts ?
Ce fut une mêlée très confuse. Les témoignages sont souvent contradictoires, ce qui reflète bien la nature de ces affrontements : pas de manœuvres coordonnées, chacun se choisit un adversaire qu’il canonne à bout portant pour le démâter et qu’il tente d’aborder puis de prendre l’assaut.
Dans l’après-midi, alors que le jusant et le nordet entraînent les deux flottes vers le sud-ouest, « La Cordelière » et « La Régente » combattent bord à bord. Combat farouche mais inégal, bien que « La Cordelière » ait le renfort d’un gros contingent de gentilshommes léonards, car « La Régente », 1.000 tonneaux, domine son adversaire, où le feu finit par prendre. Mais la caraque bretonne est au vent de « La Régente » que le feu gagne aussi. Les barils de poudre prennent feu sur un bâtiment qui saute, suivi de l’autre.
Les deux nefs s’engloutissent, et il ne reste bientôt que de lourds panaches noirs dans le ciel et, sur les flots, des débris fumants et quelques rescapés du terrible embrasement. Les chroniques parleront de 2.000 morts entre marins anglais et bretons.
Un glorieux sacrifice
Les Anglais essaieront de faire passer leur demi-défaite pour une vraie victoire, mais les Français ne parlèrent pas d’un demi-succès, préférant célébrer un glorieux sacrifice. La marine bretonne entra dans la légende avec cette catastrophe épique, alors qu’elle allait s’effacer de l’histoire.
En 1518, Alain Bouchard, complétant ses « Grandes Chroniques de Bretagne », raconta la bataille de la Saint-Laurent « devant Brest » (ce n’est que bien plus tard que l’on placera le combat « près de Saint-Mahé ») et il loua « Primauguet », preux et valeureux Breton, loyal serviteur de sa reine.
La relation d’Alain Bouchart fut reprise par tous les historiens bretons, d’Argentré à Dom Lombineau, et jusqu’à La Borderie qui, en 1885, écrivait : « Par l’héroïsme de sa mort, Hervé de Portzmoguer en une heure conquit l’immortalité ». Et on connaît : « Les gâs de Morlaix » que chantait Théodore Botrel : « Parlons un peu de Primauguet/qui commandait La Cordelière/la frégate armée à Morlaix/pour faire la chasse aux Anglais… »