« C’était un bonheur d’être mis sur un pied d’égalité avec les garçons ». Michèle Andro, alors étudiante en licence, se voit propulsée présidente de la corpo de sciences de Brest. Maman de cinq filles, l’ancienne prof, retirée à Penmarc’h (29), raconte avec verve sa part d’histoire de 68. « La parole
était libre et il y a eu de l’outrance entre étudiants et étudiantes. C’était les débuts de la pilule. Entre nous, on parlait de contraception. Je vois encore la tête ahurie de mon binôme en mécanique, un garçon, quand je lui ai annoncé que je venais d’être élu présidente de la corpo ». À l’époque, la seule femme politique connue en Bretagne était Marie-Madeleine Dienesch, secrétaire d’État à la famille. Une députée des Côtes-d’Armor qui, se souvient Michèle Andro, « donnait l’impression de sortir du couvent ». C’est cependant la doyenne de la fac de lettres de Brest d’alors, Alice Saunier-Seité qui deviendra, dans les années 70, secrétaire d’État puis ministre des Universités de Valéry Giscard d’Estaing. « Lors des intersyndicales salariés-étudiants, les gars de la CGT de Brest ne comprenaient pas qu’au bureau de l’Unef, il y avait autant de filles que de garçons », raconte la Finistérienne.
Humiliation
Si les barrières vont mettre encore quelques années à tomber, les agricultrices seront parmi les premières à sortir de l’ombre. Elles se sont confrontées aux idées - et aux hommes - au sein de la Jeunesse agricole chrétienne (Jac). Madeleine Hall, alors agricultrice à Ploumoguer (29), aujourd’hui retirée dans le Sud-Ouest, fut l’une des premières à prendre la parole sur les marches de La Poste, à Brest, lors des manifs de Mai 68. Ancienne institutrice, elle deviendra vice-présidente des Jeunes agriculteurs du Finistère. « À cette période, les femmes ne s’exprimaient pas, dit-elle. Les hommes allaient aux réunions et je n’étais pas invitée ». Marie Cabon, active militante paysans-travailleurs, admet qu’en mai 68, « des petites choses ont germé pour la cause des femmes ». Elle a été plusieurs fois la seule femme candidate aux municipales à La Martyre, près de Landerneau (29). Elle n’a pas oublié l’humiliation subie lors de la campagne de mars 1965. « Lors d’une réunion publique, le maire d’alors m’a lancé : "Les femmes au biberon, les hommes à la guerre". Au conseil municipal de La Martyre aujourd’hui, rappelle l’ancienne militante, sur quinze élus, on compte sept femmes ».
La revanche sur Bécassine
À la même époque, c’est une Bigoudène, Suzanne Hascoët, qui lance le tout premier syndicat des employé(e) s de maison, affilié à la CFDT. Une sorte de revanche sur Bécassine. « Elle n’a pas accepté de courber l’échine », observe François Le Quémener, curé à Hennebont, alors aumônier à la Mission bretonne, à Paris. « En 1968, les femmes des 7.000 salariés de l’arsenal de Brest ne travaillaient pas », relève, quant à lui, l’ancien député et syndicaliste brestois Tino Kerdraon. Combien aujourd’hui sont femmes au foyer ? Mai 68 a surtout conduit à une autre libération, combien essentielle : pouvoir décider de sa maternité. La contraception, autorisée par la loi Neuwirth de décembre 1967, était balbutiante. Cinq pour cent des femmes ne souhaitant pas d’enfant prenaient la pilule en 1970, 37 % en 1978 et 60 % aujourd’hui. « Je redis parfois à mes filles d’où on vient, nous les femmes, même s’il reste beaucoup de chemin à faire », rappelle Michèle Andro.
À suivre Bac 68 : une cuvée pas ordinaire
Michel Le Hébel. 07/05/2008