Le sursaut civique n'était pas qu'une impression. Les chiffres définitifs récemment communiqués par le ministère de l'Intérieur confirment ce que laissait présager l'affluence constatée dans les mairies à la fin de l'année dernière. Sur l'ensemble de la France, la hausse des inscrits a été de 4,2 %, soit donc 1,
8 million d'électeurs nouveaux par rapport au 1er mars 2006. Une hausse que le ministère qualifie de « significative » tout en précisant qu'elle reste « habituelle avant une élection présidentielle ». A voir. Ce mouvement ne semble, en tout cas, pas avoir vraiment de précédent. L'augmentation avait été de 3,7 % en 1981, de 1,9 % en 1988, de 2,1 % en 1995 et 2,03 en 2002.
En Bretagne, la palme à l'Ille-et-Vilaine
Cet élan civique n'a pas été de même ampleur partout. Les hausses les plus fortes ont surtout été enregistrées dans les zones urbaines. Paris se détache assez largement avec 9,6 % de nouveaux inscrits. La Bretagne n'échappe pas au phénomène même si les chiffres sont assez contrastés selon les départements. L'Ille-et-Vilaine a enregistré la plus forte augmentation (4,24 %), devant le Morbihan (3,53 %), le Finistère (3,18 %), et les Côtes-d'Armor (2,94 %). A Rennes, 19.140 électeurs se sont inscrits cette année contre 11.055 en 2005.
« Ce sont des chiffres assez exceptionnels » commente Maria Richardot, responsable du service élections à la mairie. A Brest, les services de la mairie ont reçu 13.000 demandes d'inscriptions. Les radiations déduites, le nombre de nouveaux électeurs est de 5.000. A Vannes, ce sont 4.598 nouvelles inscriptions qui ont été enregistrées. Un record qu'il faut toutefois relativiser compte tenu du taux élevé de radiations.
Des jeunes mais pas seulement
Qui sont ces nouveaux inscrits ? Des jeunes bien sûr, mais pas seulement. Le 22 avril, un électeur sur huit a voté pour la première fois.
« Nous avons reçu beaucoup de gens qui habitaient depuis longtemps sur Brest mais qui ne s'étaient jamais inscrits »,
observe Luc Moal, le responsable du service élections de la ville. A Rennes, la responsable du service assure, que, parmi ceux qui s'inscrivaient pour la première fois, « il y avait pas mal de personnes autour de la quarantaine ».
Mais faute de statistiques, impossible d'évaluer ce que représente la proportion de ces électeurs « âgés » dans l'ensemble des nouveaux inscrits. Des nouveaux inscrits qui intéressent forcément les candidats. François Bayrou les a, par exemple, revendiqués. Mais difficile de savoir quelles ont été les motivations profondes qui ont poussé ces citoyens à faire la queue dans les mairies.
« Cela confirme ce que l'on sentait depuis longtemps, à savoir que cette élection présidentielle est potentiellement plus mobilisatrice que la précédente », observe Brice Teinturier, directeur du département Opinion de TNS sofres. Pourquoi cet intérêt que confirme l'affluence dans les meetings et les fortes audiences réalisées par les émissions consacrées à l'élection ? Jérôme Marquet, de l'Ifop, parle de vote générationnel.
« Il y a l'idée qu'une page est en train de se tourner. C'est notamment vrai pour les moins de 40 ans qui ont toujours été sous le même régime. Ce n'est pas tout à fait 1981 mais les citoyens ont le sentiment que l'on est à un tournant, qu'il faut dénouer les problèmes. Il y a beaucoup d'enjeux et d'attentes ».
Angélique et Alexandre, tous les deux marins d'Etat à Brest, sont dans cette disposition d'esprit. Lui a 23 ans et il votera pour la première fois. « Cette fois, il faut voter. On espère que ça va changer les choses ». Le choc du 21 avril 2002 joue-t-il un rôle majeur dans cette mobilisation ? « C'est sûr que cette soirée nous a marquées et que ça nous influence », reconnaissent Marine, Maï et Audrey, toutes trois étudiantes en droit à Quimper. Jérôme Marquet confirme l'impact du résultat de 2002 : « Le 21 avril a provoqué une prise de conscience et une politisation accrue ».
Un vote anti-Sarkozy ?
Bien malin qui peut dire aujourd'hui vers qui finalement iront ces nouveaux électeurs. « En l'absence de données sur leur profil sociologique et politique, il faut être très prudent. En s'avançant, on risque de dire de grosses bêtises »
, observe Brice Teinturier. Ce qui n'empêche pas les politologues de se poser un certain nombre de questions. Comme de savoir si ces inscriptions massives correspondent à l'émergence d'un vote anti-Sarkozy dans les banlieues et chez une partie de la jeunesse. « Certains peuvent être motivés par un tel vote », admet Jérôme Marquet. C'est le cas de Saïd, 19 ans, un habitant de Kermoysan, à Quimper. Il ne sait pas encore pour qui il votera mais il sait pour qui il ne votera pas.
« Sarkozy, c'est du Le Pen light » , dit-il. Laenelle est étudiante en droit à Brest. Elle aussi n'a pas encore fait son choix : « J'hésite entre deux grands candidats et un petit mais ce qui est sûr c'est que je ne voterai pas Sarkozy. Ça fait vraiment partie de mes motivations ».
Une prime pour les grands
Mais même si l'ex-ministre de l'Intérieur suscite dans certains quartiers un net rejet, rien ne permet de dire que les nouveaux inscrits ont été dans leur majorité guidés par le réflexe « Tout sauf Sarkozy ». « Les motivations peuvent être diverses, souligne Jérôme Marquet. Dans d'autres endroits du territoire, ces nouveaux électeurs, parce qu'ils apprécieraient son discours tranché, peuvent très bien être favorables au candidat de l'UMP ».
Une enquête réalisée, fin mars, par l'Ifop auprès des primo-votants de 18 et 30 ans montre qu'en fait la répartition de leurs voix est assez équilibrée. Les intentions de vote de ces électeurs qui n'ont jamais voté à une présidentielle se caractérisent par une prime donnée aux trois principaux candidats ainsi qu'à Olivier Besancenot. Par contre, il semble que le vote en faveur de Jean-Marie Le Pen soit plus faible parmi les primo-votants. Mais le rapport gauche-droite dans cette catégorie d'électeurs est grosso modo le même que celui constaté quand on interroge l'ensemble des Français.
Plus forte participation ?
Ces inscriptions massives n'autorisent en fait qu'une déduction à peu près certaine et encore : le 22 avril, la participation devrait être logiquement élevée, en tout cas plus qu'il y a cinq ans. A moins que la campagne, qui commence à tourner un peu en rond, finisse par lasser les moins motivés de ces nouveaux inscrits.
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Yvon Corre.