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Voyage aux Kerguelen Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Terres australes. Les envahisseurs réattaquent

Pendant des décennies, la croissance des espèces introduites sur les fragiles terres australes a été bridée par la rudesse du climat. Le réchauffement fait craindre une explosion des envahisseurs.

L’effet est des plus séduisants : un tapis jaune en bordure de mer sur fond de sommets enneigés. L’image reflète une réalité désastreuse. Les pissenlits ! Le paysage des îles australes n’a plus, en maints endroits, rien à voir avec celui des origines. Les premiers hommes qui y ont posé le pied ont introduit, parfois volontairement, une flore et une faune qui ont perturbé le milieu. Confrontés à un climat rigoureux, à des terres pauvres, les envahisseurs (chats, lapins, rats, insectes, plantes) ont plus ou moins bien réussi leur acclimatation. Aujourd’hui, le réchauffement climatique les réveille. Le pissenlit conquérant en est le symbole.
Protéger la biodiversité
David Renault, enseignant chercheur de l’Université Rennes 1, vient de rentrer d’une nouvelle mission aux Kerguelen. Il était accompagné de Lisa Lalouette. La jeune doctorante explique. « Nous travaillons sur un carabe, un insecte arrivé dans les années 1910 avec les fourrages importés des Malouines lors d’une tentative d’élevage de moutons. Longtemps, ses populations sont restées très localisées et peu importantes. Depuis quelques années on a constaté une explosion des effectifs. Elle correspond à une période de réchauffement du climat. Nous voulons vérifier la liaison entre les deux phénomènes ». « Le problème est que la colonisation de ce carabe prédateur se fait au détriment de la mouche sans ailes, spécifique des Kerguelen », ajoute Lisa Lalouette. Cette fameuse mouche aptère, adaptée à un environnement battu par les vents, qui n’était pas armée pour affronter un prédateur, est aussi concurrencée par la mouche bleue. Elle est venue de La Réunion, s’est installée dans les bâtiments de Port-aux-Français. Il a suffi d’une augmentation de la température de 1,3 degré, depuis 1970, pour qu’elle trouve les conditions favorables à sa reproduction.
Limiter les dégâts
Marc Lebouvier, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) basé à la station de Paimpont, responsable du programme Ecobio de l’Institut Paul-Émile-Victor est spécialiste de l’île d’Amsterdam. Son écosystème est, depuis longtemps, très perturbé par les invasives. Ce fut une politique volontariste de cultiver tout ce qui pouvait être utile aux hivernants. Légumes et fleurs prospèrent dans de petits jardins. Les capucines s’étalent, les graminées se répandent. Un degré supplémentaire et ce sont de nouvelles plantes qui trouvent les conditions favorables à leur épanouissement. Paradoxalement, la biodiversité de ces îles isolées s’est enrichie mais au détriment d’espèces spécifiques menacées de disparition. « Ce qui est problématique c’est la dissémination de plantes discrètes contre lesquelles on ne peut rien, dit Marc Lebouvier. On ne peut que limiter l’arrivée de nouvelles graines. Une étude internationale a été lancée à l’occasion de l’année polaire pour évaluer les apports des visiteurs (scientifiques et touristes) par bateau, avion, dans les zones australes et antarctiques. Dans certaines îles anglaises ou australiennes, tous les matériaux et vêtements qui débarquent passent déjà par des tunnels de fumigation pour limiter les introductions d’espèces. Dans les îles françaises on y viendra aussi ».
Tirer des leçons
Dans l’immédiat, les chercheurs tirent des leçons des mutations en cours. Maurice Hullé, chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique à Rennes, spécialiste des pucerons, a trouvé sur l’île Amsterdam un terrain d’étude très intéressant. Les pucerons sont les premiers ravageurs des cultures de nos pays tempérés. Les scientifiques constatent que le réchauffement climatique augmente la dissémination des espèces de pucerons et aussi la durée de leur temps d’activité. Dans un milieu à l’origine vierge de pucerons comme les terres australes, il est particulièrement instructif d’étudier l’évolution des espèces. Les pucerons introduits n’étaient pas adaptés aux conditions extrêmes. Ils ont donc dû mettre en place des outils pour survivre, profitant au passage du réchauffement du climat. « Comprendre ces mécanismes permet de déterminer des gènes de reproduction qui pourront être ciblés par des insecticides », résume Maurice Hullé. Alors que l’armure climatique de l’Antarctique, dernier espace protégé, commence aussi à se fendre, certaines îles australes sont encore à peu près préservées des intrusions. La réserve naturelle, créée en 2006, a permis de renforcer la protection de ces terres. Plusieurs sites ont été sanctuarisés et ne sont plus accessibles. Les scientifiques doivent obtenir des dérogations pour y travailler. Ils donnent ici les outils aux décideurs pour sauver ce qui peut l’être.


La chasse aux chats, rats, lapins...
Avant l’arrivée de l’homme, il n’y avait aucun vertébré terrestre aux Kerguelen. Aujourd’hui, lapins, rats, souris, pullulent. Les chats ont fait des ravages dans les colonies de petits oiseaux marins. Administration et scientifiques sont bien embarrassés pour gérer ces populations. De nouveaux équilibres naturels se sont créés au point qu’éradiquer une espèce n’est pas toujours la meilleure solution pour limiter les dégâts. Les Kerguelen sont donc un vaste terrain de chasse. « Il y a eu, depuis longtemps, des introductions volontaires ou involontaires sur l’île, explique Thierry Perillo, directeur du cabinet du préfet des terres australes et antarctiques françaises (Taaf). Des lapins ont été introduits pour transformer certaines îles en garde-manger de secours pour les naufragés. Au XX e siècle, il y a eu introduction de moutons, puis de vaches, de rennes et de mouflons. Le troupeau de moutons, aujourd’hui exploité sur une seule île, a l’intérêt d’être un groupe génétiquement pur, le plus important au monde de la race Bizet, du Cantal. Le mouflon s’est bien adapté. Nous avons décidé de le confiner sur une île où sa population est gérée. En revanche, le renne est une plaie car il nage, envahit tous les sites et agit sur un biotope de plantes à croissance lente ». À Amsterdam, ce sont les vaches introduites en 1870 par un éleveur puis abandonnées qui ont posé problème. Après avoir proliféré et causé d’énormes dégâts à la végétation, le troupeau est aujourd’hui parqué sur une partie de l’île et sert à l’alimentation. Les vaches sont retournées à l’état sauvage ce qui a fourni un champ d’étude inédit aux chercheurs. Parallèlement, des rats et des souris, venus par bateau, ont envahi les îles. « Les chats, on ne sait pas comment ils sont arrivés dans les années 1950, si c’est par accident ou pour éliminer les rats, dit Thierry Périllo. Avec les souris, les rats et les rennes ce sont nos cibles ». De multiples techniques ont été utilisées pour les éradications. À une époque, on a importé la myxomatose contre le lapin. Sur l’île voisine de Marion, les Anglais ont utilisé un virus contre les chats. Outre les risques de telles manipulations, les effets n’ont pas été probants. Sur l’île Marion, il fallut terminer le travail au fusil. Sur la petite île Saint-Paul, dans les années 1990, les rats et les lapins ont été éliminés après deux campagnes d’appâts empoisonnés et une campagne de chasse. « Pour lutter contre les plantes comme les pissenlits par contre nous sommes moins bons », constate Thierry Périllo. Kerguelen abritait 32 plantes « natives ». 70 plantes y ont été introduites.

Ronan Larvor le 17/02/2008


Champ de pissenlits devant Port-aux-Français : le cauchemar des écologistes.
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