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Voyage aux Kerguelen Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Terres australes. Une pépinière de jeunes chercheurs

Les îles australes françaises sont des observatoires privilégiés de la nature. Des jeunes chercheurs s’y aguerrissent dans des domaines aujourd’hui très porteurs : évolution du climat, protection de la biodiversité.

Céline relève le bas de son pantalon. Un large bandage cache sa blessure. Le mollet est encore tâché de sang. La jeune femme a été mordue par une otarie. Elle était pourtant vigilante. «Il faut faire très attention, confirme-t-elle. Elles peuvent être agressives, surtout les mâles quand on passe au milieu du harem.
Je manipule les nouveau-nés. Je dois aussi faire attention aux mères. Les problèmes sont dus à leur gueule infectée. Il y a quelque temps un de mes prédécesseurs a été mordu à la fesse. Il n’a pas pu s’asseoir pendant six mois».
Ambiance oppressante
Céline, vétérinaire de formation, voulait approcher la faune sauvage. Elle a obtenu un contrat d’un an de volontaire de l’aide technique à l’Institut polaire français. Elle avoue avoir eu un vertige en découvrant son «laboratoire» : un chaos rocheux battu par la mer, envahi d’otaries qui grognent, couinent, crient. L’odeur est forte, lourde, acide. L’ambiance est oppressante pour le nouvel arrivant. Céline a appris avec son prédécesseur Nicolas, les bons gestes pour déambuler dans ce monde hostile au premier abord. « Le plus dur au début était de constater que l’on peut revenir tous les jours au même endroit, côtoyer les mêmes otaries, sans qu’elles changent de comportements ». Impossible de créer un lien, une habitude, une tolérance. « C’est un peu frustrant ».
Compter, mesurer, marquer
Céline travaille pour le centre d’étude biologique de Chizé. Sa mission illustre parfaitement l’importance de ces jeunes VAT qui assure au quotidien depuis des années le suivi des programmes scientifiques des laboratoires. L’Institut Polaire Paul Emile Victor a mission de recruter ces jeunes qui vont assurer la maintenance et le suivi des programmes. «Je dois compter les nouveaux nés tous les jours, explique Céline. Il faut les mesurer, les peser». D’un geste prompt, la jeune femme a sorti une petite peluche noire des cailloux. La mère accroche son petit avec ses dents, puis le lâche. Céline s’éloigne rapidement pour s’occuper du bébé otarie. D’un coup de ciseau habile, elle dessine un numéro sur la fourrure, identifie le sexe, pèse, mesure et replace l’animal dans son trou.
Un survivant des grandes chasses
Les otaries à fourrure ont été victimes d’une chasse intensive au XIXe siècle. Vers 1880, l’exploitation s’est terminée sur Amsterdam, l’espèce n’étant plus commercialement rentable. L’otarie à fourrure subantarctique est alors considérée éteinte. Ce n’est qu’en 1956 qu’elle sera à nouveau observée à Amsterdam. Depuis les années 1980, la population des îles Amsterdam et Saint-Paul semble se maintenir à environ 50.000 individus. Cette mi-janvier cela fera deux mois que la jeune femme a pris ses quartiers annuels à Amsterdam. La saison des otaries va se terminer. Céline s’intéressera alors aux oiseaux : les albatros d’Amsterdam et les albatros à becs jaunes, depuis la cabane du même nom, située au pied d’une falaise vertigineuse que l’ornithologue devra descendre en rappel. La vie de VAT ornitho n’est pas de tout repos.
60 tonnes de manchots au km 2
Les oiseaux sont la première richesse visible de ces îles australes. Un million de couples de manchots royaux soit la moitié de la population mondiale sur l’archipel Crozet soit 60 tonnes au km2! L’île de la Possession à Crozet a la plus importante biomasse de vertébrés au monde. Yves Handrich, chercheur spécialiste des manchots, coordonne le travail de plusieurs jeunes chercheurs. « Nous travaillons à comprendre les stratégies d’adaptation des manchots, résume-t-il. Cela nous conduit à comprendre l’impact des changements climatiques sur les ressources et les chaînes alimentaires. En recherche appliqué cela débouche sur les mécanismes de développement et de régression de l’obésité. Le manchot a le record du monde du jeûne : 120 à 180 jours ».
La balise de l’albatros
Un peu plus haut sur le plateau herbeux, Vincent Lecomte découvre ses premiers albatros. Le jeune homme est en mission pour trois mois dans le cadre d’une première année de thèse, également pour Chizé. Sa mission ? Poser des balises sur ces voyageurs au long cours. « Nous avons 12 balises. Chacune sera posée trois fois pour 36 voyages en mer. L’albatros mâle fait 12 kg, la balise fait 40 grammes. L’impact le plus important c’est l’antenne déployée sur le dos de l’animal qui peut avoir une conséquence sur l’aérodynamisme. Elles sont posées 12 jours, le temps d’un voyage en mer pour aller manger soit 2.000 à 3000 kms, mâle et femelle en alternance ». Les albatros sont fidèles à leur nid, chaque année ils reviennent ce qui permet de retrouver l’individu balisé. Les albatros sont suivis depuis 1965, les mêmes individus depuis plus de 40 ans.
L’émotion du chercheur
Jean-Baptiste Thiebot était VAT à la place de Céline à Amsterdam, il y a un an. Le revoilà sur le terrain à nouveau ce mois de décembre, cette fois en thésard, encore pour Chizé. Le jeune homme a été déposé avec une petite équipe au bout d’une péninsule des Kerguelen. Il s’intéresse aux albatros à sourcils noirs et aux pétrels à menton blanc. Il n’a pas de mot pour dire son émotion en découvrant le site. Les bâtisseurs de l’Institut Polaire français se sont surpassés pour construire un vrai chalet, dans un renfoncement de la falaise. Quatre jeunes chercheurs vont y séjourner un mois pour poser des balises et autres GPS sur les oiseaux de mer. Dispersées sur les îles, des petites équipes passionnées vivent ainsi des moments inoubliables au plus près de la nature. Une récompense justifiée pour oublier les galères d’une vie débutante de chercheur.

Ronan Larvor. 20/01/2008

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