5. Balade du côté obscur
Le monde virtuel d'Internet est un miroir déformant de la réalité. Sur la toile, tout peut se trouver. On peut y nouer une romance, faire son shopping de Noël, lire son journal en buvant sa tasse de café… Mais le web est aussi une jungle dans laquelle rôdent des prédateurs sans pitié. Tapie dans l’ombre, la menace guette, plus proche qu’on ne l’imagine. Armes à feu, drogue, violence, incitation à la haine, pédopornographie, hacking… l’envers du décor n’est pas des plus flatteurs. Des plaies difficiles à localiser et à éradiquer, à côté desquelles les téléchargements de titres musicaux feraient presque sourire. Si la traque s’organise, elle peine à cacher son manque de moyens. Pendant ce temps, sur la toile, les cybercriminels pullulent… Pour paraphraser Hamlet : « Il y a quelque chose de pourri au royaume de l’internet ». Gwen Rastoll
Il est là, presque menaçant. Un bouton est poussé. La boîte de Pandore s’ouvre, une banale page d’accueil qui nous embarque vers le côté obscur du web. Première étape : les forums, terrains de chasse des cyberdélinquants, des gourous qui draguent pour les sectes et autres propagateurs d’idées malveillantes. Message d’outre-tombeUne discussion banale sur un fait d’actualité… Soudain, ça dérape. Un message d’« anonyme » qui se targue de connaître les techniques de phishing. On sent qu’il ne faudrait pas trop le pousser pour qu’il nous donne ses tuyaux de cyberescamoteur. Anonyme disparaît soudain. Il ira dévoiler ses secrets ailleurs. La navigation se poursuit vers le glauque, vers des contrées plus obscures encore : deux adolescentes ont laissé un message posthume sur leur blog avant de mettre fin à leurs jours. En réponse, un « tchateur » déverse un torrent d’immondices et incite à passer à l’acte. Ecoeurés, les autres internautes le dénoncent au modérateur. Le tchat s’interrompt, bien sûr, mais les écrits restent un moment. Haine.comLes moteurs de recherche n’ouvrent pas toutes les portes. Certains sites sont bannis… Officiellement. C’est le cas de ce site d’extrême droite diffusant des appels aux meurtres racistes et des idées négationnistes. Son accès est filtré en France par les principaux fournisseurs d’accès. Mais la « liberté d’expression » des Etats-Unis fait fi des scrupules du Vieux continent. Un petit crochet par la version américaine et voilà la version anglaise (traduisible) de ce pamphlet de haine. Prix cassés sur les uzisDans le monde merveilleux du net, les recherches les plus folles aboutissent parfois. Un internaute affirme qu’il est facile de se procurer des armes grâce au net. Intox ? L’invitation à poursuivre la discussion par e-mails est lancée (1). « Tout ne peut pas être vérifié par la douane. En précisant la mention " gift ", (cadeau), il y a des chances que le colis ne soit pas fouillé. Comment faire la différence avec de simples livres achetés sur internet ? » (2), croit-il savoir. Essai. Après quelques tâtonnements, on atterrit sur le site d’un marchand aux Etats-Unis qui propose une large collection d’armes semi-automatiques, de 650 à mille dollars. Un e-mail pour lui demander s’il expédie à l’étranger. Réponse négative : « United States only ». Sans se laisser décourager, on récidive chez un concurrent de Floride, qui vend des armes d’occasion de particulier à particulier. La suite est édifiante : « Oui, nous expédions à l’étranger les armes légères ». La légalité ? « Vous devez connaître les lois en vigueur dans votre pays. Nous savons si un " objet " ("item") peut être envoyé dans un pays », précise le mail. « Mais il nous arrive de faire des erreurs. Nous ne serons pas tenus responsables si votre objet est saisi à la douane ». Ben tiens. Notre recherche nous amène sur un banal site d’enchères. Entre les armes de paint-ball et les imitations en plastique, une offre d’une culasse de Beretta 9 mm. Troublant. D’autres pièces détachées sont à vendre, dans les jours qui suivent. Pire : une petite annonce sur un site d’un voisin européen proposant des armes lourdes. « Prendre contact ». Boue haut débitOn fouille, on ouvre des pages comme on pousse des portes. Sans chercher à se cacher, les messages les plus dangereusement naïfs sont lancés sur certains forums. La plupart restent lettre morte. Pas tous. En remuant l’eau croupie, des choses nauséabondes finissent par remonter. Les plans d’une bombe artisanale à construire chez soi (3). Une préparation de poison. Des clichés d’automutilation. Un site qui propose une cyberchasse avec une caméra couplée à un fusil pour tirer des cerfs dans le ranch d’un Texan ahuri… En matière de perversion, l’imagination humaine ne connaît pas de limites. Dernier test : se faire passer pour un enfant, seul, sur un forum. Une méthode utilisée par les équipes spécialisées dans la traque des pédophiles. Dans les minutes qui suivent, de curieux messages apparaissent. On coupe la connexion après avoir averti le modérateur. L’écran s’éteint. Du temps s’écoulera, avant qu’il ne se rallume. Cette enquête n’est, en aucun cas, une incitation à commettre des actes délictueux. 1. Les forums sont surveillés et révèlent toutes les adresses IP des auteurs de messages. 2. Des contrôles mis en place dans les centres de tris postaux par les douanes permettent de saisir régulièrement des armes et de la drogue. 3. Ce genre de sites est responsable chaque année de la mort d’adolescents qui jouent aux apprentis chimistes.
Traque à la cybercriminalité
Bien entendu le net n'est pas une terre sans foi ni loi où règnent les cyberdélinquants. La police veille. Selon le voeu du gouvernement, un effort devrait porter sur la hausse des effectifs dédiés à la lutte contre la cybercriminalité qui devraient passer de 300 à 600, d’ici à 2007. Mais c’est encore bien peu pour traquer la multitude de passages et l’augmentation des actes délictueux. « On en voit de plus en plus », confirme ainsi Marie-Annick Rossignol, vice-procureur à Lorient. « Ce sont surtout des escroqueries. Ça rapporte plus et c’est moins dangereux : une escroquerie, c’est cinq ans, un braquage, 15 ans ». Marie-Annick Rossignol rappelle que les plaintes concernant des actes illicites sur le net peuvent être déposées dans « n’importe quel commissariat ou n’importe quelle gendarmerie ». L’appel sera ensuite transmis aux services compétents : l’IRCGN (Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale) et l’Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies pour la police. Veille sur les contenus pédopornographiques La gendarmerie se focalisera plus particulièrement sur la veille des contenus pédopornographiques. Le département de lutte contre la cybercriminalité à Rosny-sous-bois, créé en 1998-1999, en est chargé. Quant à la police, elle se consacrera plus spécifiquement aux faits de racisme, antisémitisme, haine raciale, terrorisme ou de piratage informatique. Au total, le dispositif d’expertise de lutte contre la cybercriminalité, police et gendarmerie, compte environ 160 personnes. Le code pénal punit de cinq ans d’emprisonnement et de 75.000 ¤ d’amende la fixation, l’enregistrement et la diffusion de toute représentation d’un mineur à caractère pornographique. www.interieur.gouv.fr www.securiteinfo.com www.internet-mineurs.gouv.fr
La tactique.com du gendarme
Contacter la cellule de Rosny-sous-Bois semble aussi facile que pirater le serveur du Pentagone. Test : après avoir passé six filtres de téléphone, avoir été ballotté dans trois départements, un lieutenant-colonel décroche et explique qu’il faut adresser un fax, qui sera étudié et atterrira sur le bureau d’un gradé, qui décidera de proposer, ou non, la demande à la cellule de Rosny-sous-Bois, laquelle décidera si elle donne suite. A ce rythme, les cybercriminels ont le temps de changer dix fois d’adresses et de pseudos. Comment donner l’alerte ? Un message envoyé aux services de surveillance en ligne de la gendarmerie demandant « quelle (était) la procédure pour signaler un acte de cyberdélinquance ? » a eu pour réponse : « Nous avons reçu votre courriel. Il sera traité dans les prochains jours ». Six jours après, toujours rien.
Nouveaux hackers
Si les hackers d’antan, qui s’amusaient à cracker les protections des serveurs d’entreprises ou d’universités, ont quasiment disparu, l’escroquerie en ligne semble avoir un bel avenir. Certains se sont ainsi reconvertis dans la création de virus, pour la gloriole. D’autres ont des motivations plus « terre à terre », ce sont les dompteurs de la bête noire des banques : le « phishing ». Le principe : un internaute reçoit un e-mail à l’habillage d’une banque. Il est dirigé ensuite sur un faux site afin de mettre à jour ses coordonnées bancaires. Ces informations, saisies dans un faux formulaire, vont être réutilisées par le hacker. Enfin, il y a ceux qui se font profs : certains sites (cachés avec un code d’accès) vont jusqu’à dévoiler aux internautes les nouvelles techniques de hacking.
Internaute. "Impossible de tout surveiller"
Informaticien de formation, Phil est un internaute de la première heure. Il a installé de nombreux réseaux et contribué au développement du forum Radiocockpit, sur lequel se connectent 2.000 ordinateurs (80.000 hits) chaque jour. Les arcanes du net n'ont guère de secrets pour lui.
« C'est impossible de tout surveiller sur internet. Il y a trop de passages et trop de moyens de se cacher ». Phil navigue depuis les débuts du net. Il a vu les choses évoluer. Souvent pour le meilleur, parfois pour le pire. « Quand tu as besoin de quelque chose - n'importe quoi - tu le trouves. La recherche passe souvent par les forums, et tous les systèmes de modération n'y peuvent rien ». Les propositions les plus odieuses peuvent être lancées, Phil cite ainsi l'exemple ultra-violent des snuff-movies. « J'ai vu quelqu'un qui proposait d'en vendre. Je ne suis pas allé voir s'il était sérieux ». Nombre d'échanges illégaux naissent et se développent aux yeux de tous. « Il y a des codes implicites pour communiquer. Seule la personne qui a ce que vous cherchez peut comprendre ».
Cache-cache Pour compliquer encore la tâche des cyberpoliciers, de nouveaux réseaux parallèles au net apparaissent, totalement anonymes et cryptés pour garantir la confidentialité des échanges. Parmi eux : Freenet, logiciel libre dont le but (louable) était à l'origine de bluffer Big Brother et de faire un pied-de-nez à la censure. Dans internet, il y a donc ce qui se voit, et ce qui ne se voit pas. « Beaucoup de sites ne sont pas répertoriés dans les moteurs de recherche. Les internautes qui veulent cacher quelque chose ou échanger anonymement reçoivent et donnent des codes d'accès ». Il y a aussi ceux qui sont bannis par les FAI (fournisseurs d'accès Internet) mais qui peuvent être retrouvés par hasard... ou après quelques recherches.
La loi... ou les lois ? Les lois du net sont encore en rodage. Attaquer un site et demander sa fermeture tient de la gageure. « Pour se protéger, les auteurs vont disséminer le site dans divers pays et mettre en place des serveurs miroirs. Un site sera hébergé en Thaïlande, dont le nom de domaine est déclaré en Suisse, par exemple ». Comme la législation en vigueur diffère selon les pays, la tâche devient herculéenne. Le pire du net pour Phil ? Les forums. « Mes enfants sont trop jeunes pour se connecter, mais c'est sûr que je ne les laisserais pas aller seuls sur les tchats, sans surveillance. Laisser un enfant seul sur un forum revient à l'abandonner la nuit dans une rue mal famée ». E-message reçu.
Gwen Rastoll - 13/01/2005
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Rencontrer du monde, faire des achats, préparer un voyage… Le net offre mille possibilités. Mais, prudence... (Ph. FD)
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