3. Mutation au travail
En quelques années, internet a tissé sa toile dans les entreprises. Ses développements intranet et ses systèmes de messagerie électronique (courriel) sont entrés dans le quotidien des salariés et ont modifié l’organisation de leur travail. Le net est devenu le moyen de communication préféré dans bien des sociétés. Mais les dérives existent.
Du cadre à la secrétaire, de l’éleveur à l’agent immobilier, beaucoup de métiers se sont convertis au courrier électronique, délaissant en partie les instruments devenus traditionnels comme le fax ou le téléphone. Fini le papier et les enveloppes timbrées, un petit clic suffit pour envoyer un message ou réceptionner un courrier sur l’ordinateur, qu’il vienne du bureau d’à côté ou de l’autre bout du monde. Et ce, presque en temps réel. Des grands groupes... « Depuis plus de dix ans, notre entreprise utilise internet, explique Jean Bannier, le directeur de la communication au Crédit Mutuel de Bretagne qui emploie 1.500 salariés au siège du Relecq-Kerhuon (Finistère). Nous avons été des précurseurs en la matière. Internet nous apporte un gain de temps considérable; en accélérant les échanges, l’entreprise a gagné en efficacité et en productivité ». Chaque salarié possède son adresse internet et son code d’accès. Il peut communiquer directement avec son réseau de sociétaires, ou en interne avec les autres salariés et services de l’entreprise. Le CMB a développé un système de sécurisation des échanges pour protéger les données confidentielles. ... aux PME L’industrie agroalimentaire s’est mise elle aussi au net. La Cooperl de Lamballe (2.600 salariés, deux abattoirs, une salaison), premier groupe porcin français, s’est équipée depuis quatre ans. « Cela a facilité les échanges avec les clients, les fournisseurs, ainsi que la communication entre les services », précise un responsable informatique. Internet a gagné également l’univers des PME bretonnes. A Trémuson (Côtes-d’Armor), Farid Messaï, responsable d’une entreprise d’électricité-plomberie-chauffage de quatre salariés, s’est connecté au net il y a déjà six ans. « Le mail est plus rapide et moins coûteux que le téléphone ou le fax, commente-t-il. Lorsque nous rencontrons un problème sur un chantier, je trouve la réponse en interrogeant un fournisseur, puis en consultant le dossier technique sur internet ». En usage interne A Landivisiau, le groupement de producteurs de porcs LT, qui rassemble 120 éleveurs, a six ans de pratique du net. 70 des adhérents communiquent directement par intranet à partir de leur élevage avec les services comptables, vétérinaires, techniques, commerciaux du groupement. « Les 30 salariés du groupement possèdent chacun un terminal et peuvent dialoguer avec les éleveurs pour répondre à leurs questions et résoudre leurs problèmes », note Yves Méar, le directeur de LT. Les jeunes éleveurs veulent aller plus loin. D’ici à six mois, le groupement leur proposera un forum pour développer l’interactivité. Paul Bénéat, qui dirige trois agences immobilières dans le Morbihan, souligne qu’internet a accéléré considérablement les transmissions d’information entre les différents collaborateurs et renforcé l’efficacité commerciale.
Témoignage. Un cadeau pour les documentalistes
« Internet ? C’est un miracle », s’exclame Nicole Le Roux, responsable du centre de documentation de la CCI de Morlaix. Equipé de cette technologie depuis une dizaine d’années, son service a considérablement gagné en efficacité. Nicole Le Roux a besoin d’une précision sur une loi qui vient de sortir et qui concerne la vie des entreprises ou de leurs salariés ? En deux temps trois mouvements, le précieux outil satisfait à merveille sa curiosité. « Je me connecte sur le site du ministère et en trois clics ou presque, j’ai ma réponse » témoigne la documentaliste morlaisienne. Travail en réseaux Elle qui a connu l’avant-internet, elle mesure le progrès accompli. Auparavant, obtenir ce type d’informations aurait nécessité beaucoup plus de patience et d’énergie. « Quand j’avais besoin d’une information auprès d’un ministère, il fallait envoyer un courrier et ensuite attendre la réponse. Cela pouvait prendre un certain temps. Au téléphone, la difficulté, c’est de trouver le bon interlocuteur tout de suite. Souvent il faut passer par pas mal de bureaux », explique Nicole. Avec ses collègues d’autres CCI, la messagerie électronique fonctionne aussi à plein régime pour Nicole. « Comme on travaille en réseau, c’est très pratique. On gagne vraiment en souplesse et en temps de travail. Quand j’ai besoin de communiquer avec une collègue de La Roche-sur-Yon et que je ne veux pas la déranger par téléphone, je lui envoie un mail et elle me répond quand elle est disponible. Pour les documents qu’on réalise en commun, ça évite les réunions de travail et les déplacements ». Promouvoir l’usage d’internet auprès des ressortissants de la CCI fait également partie de la mission du service que dirige Nicole Le Roux. Des journées d’information sont organisées pour cela. « Il s’agit surtout de le démystifier. C’est souvent la peur du langage informatique qui rebute les plus réticents », précise Nicole. Il est important de convaincre les entreprises à s’informatiser car celles-ci seront de plus en plus amenées à devoir traiter « en téléprocédure » un maximum de formalités comme par exemple les déclarations annuelles de TVA.
Un avocat. « Il faut réguler les abus »
Gérard Haas, avocat, spécialiste en droit de la propriété intellectuelle à la Cour d’appel de Paris, coauteur d’un livre sur « la Cybersurveillance en entreprise » et d’un autre ouvrage sur les « Cyberconflits et l’entreprise », explique les limites de l’utilisation d’internet sur les lieux de travail et les abus qui peuvent être sanctionnés par la justice. Les salariés sont-ils surveillés lorsqu’ils utilisent le système internet de leur entreprise ? Les nouveaux outils de travail que sont le Web et l’e-mail sont de nature à modifier l’organisation du travail; il est nécessaire d’encadrer leur utilisation. La cybersurveillance des salariés vise à préserver la sécurité des systèmes d’information et aussi à prévenir les usages abusifs tout en respectant les règles liées aux libertés publiques. L’employeur ne peut pas par exemple s’appuyer sur un message personnel pour sanctionner un salarié. Il existe déjà dans les entreprises des règles en matière de discipline, traduites dans les conventions collectives et les règlements intérieurs. La charte internet doit être annexée à ce règlement intérieur. Elle prévoit notamment que la messagerie électronique est réservée à un usage professionnel. Mais l’employeur ne peut contrôler un salarié et collecter des preuves contre lui sans l’avoir prévenu au préalable et en respectant une procédure rigoureuse. Quels types d’abus sont constatés dans l’usage personnel d’internet au bureau ? On a voulu au départ encourager les salariés à utiliser internet en tant qu’outil de communication. Les premiers abus ont été des pertes de temps, par erreur ou par errements dans les navigations, pouvant aller jusqu’à huit heures par mois. Il y a aussi des gens qui s’adonnent aux jeux sur internet sur leurs lieux de travail, qui organisent leurs voyages à partir du bureau. Tout ceci se traduit par une perte de productivité de l’entreprise. L’autre tendance concerne les connexions sur des sites de rencontres, parfois érotiques, pornographiques, voire pédophiles. Des salariés profitent aussi de ne pas être sous la surveillance de leur conjoint(e) pour solliciter des rencontres, créer des blogs sur leurs heures de travail. Les abus peuvent aussi prendre la forme d’injures ou de propos diffamants. Il y a encore les fuites d’information concernant des fichiers clients, des campagnes publicitaires avant leur lancement, voire des secrets bancaires. Il faut réguler tout cela. L’employeur met en place des filtres pour éviter les abus de connexions et informe les salariés qu’ils peuvent être contrôlés. Les actions en justice engagées par les employeurs sont-elles nombreuses ? Il y a tous les jours des actions en justice, des licenciements pour faute grave. La Cour de cassation a par exemple condamné un salarié qui avait créé un site à caractère pornographique pendant ses heures de travail à 20.000 euros d’amende au titre de dommages et intérêts et confirmé le licenciement. Mais 95 % des gens respectent les règles, les dispositifs disciplinaires sont faits pour les autres 5 %.
|
 |
Internet accélère les échanges, un atout incontestable vu de l’entreprise. (Photo Claude Prigent)
|