Total continue de botter en touche. Le président Jean-Baptiste Parlos suit invariablement son chemin. Plus que cinglante, sa conclusion des quatre premières semaines se passe de commentaire : « Bateau à équipage indien, battant pavillon maltais, réparé au Monténégro, financé par une banque écossaise, détenu par un armateur italien vivant à Londres, affrété pour six mois par une société immatriculée aux Bahamas, classé par une agence italienne, loué par une filiale londonienne (inscrite au Panama) de la société française Total ».
Les obligations du capitaine
« Il ne faut pas confondre complexité et opacité », revient à la charge l’armée d’avocats du groupe pétrolier. « N’est-ce pas normal que le commerce international soit international ? » Mais la deuxième partie du procès risque d’être encore plus inconfortable. Total avait ajouté aux clauses du contrat de location des « instructions de voyage » obligeant le capitaine à donner quotidiennement sa position, de l’informer prioritairement en cas d’avarie et de changement d’itinéraire... Or, Total soutient n’avoir pas été informé des difficultés du navire. Pourtant, le navire prend du retard peu après son départ de Dunkerque. Son état se dégrade pendant les trois jours qu’il lui faut pour dépasser la pointe bretonne. « Nous n’en avons rien su. Nous n’étions pas en mesure d’informer au plus tôt les autorités et de tenter d’enrayer la catastrophe ». Pas au courant avant, pas informé pendant. Total estime que la faute revient au commandant qui n’a pas communiqué à temps.
Un déroutement qui en dit long
Mais comment expliquer qu’un capitaine, qui navigue pour la première fois en Atlantique, décide, de son propre chef, d’aller s’abriter à Donges, plutôt qu’à Saint-Nazaire ou même à Brest, moins éloigné au moment des grosses difficultés et surtout sur une route moins exposée au mauvais temps. Le hasard ? Une nouvelle fois, la faute à pas de chance ? Et si Total ignorait aussi la présence de l’une de ses raffineries majeures à Donges ?
En mars, au milieu d’un procès prévu jusqu’au 13 juin, les vents monteront encore d’un cran. « Total avait un pouvoir de contrôle et donc une obligation de prudence », estime le procureur Laurent Michel. Pour la juge d’instruction Dominique de Talancé, « Total n’a pas agi comme les autres affréteurs dans le cas de l’Erika, car le groupe a ajouté à la charte des clauses supplémentaires et ces fameuses " instructions de voyage ", sortant du même coup de son simple rôle d’affréteur pour devenir maître d’œuvre de l’expédition maritime ». Ces attaques sont, une à une, vigoureusement contrées par le groupe pétrolier qui banalise ces instructions de voyage et estime que « le capitaine reste le seul maître à bord après Dieu ». Un capitaine qui a préféré rester sous les cieux indiens.
Stéphane Jézéquel. 12.03.2007