A la pointe des Chats, sur l’île de Groix, les roches de schiste bleu en ont vu d’autres. Elles datent de 360 millions d’années, selon une étude sur leur métamorphisme, réalisée en 2005. Sept ans après, toute trace du mazout de l’Erika a disparu sur ces schistes venus de la nuit des temps, recouverts à chaque marée et qui font partie de la réserve d’Etat gérée par Bretagne-Vivante. Aujourd’hui, une petite algue rouge pousse à nouveau entre les schistes. C’est plutôt bon signe. Sur le haut de la dune, quelques plaques de résidus de mazout restent visibles. Elles n’ont pas été enlevées, volontairement, sur recommandation d’une biologiste brestoise, Maryvonne Le Hir, qui a effectué un suivi de la flore sur cinq ans. « Les plantes arrivent à percer ce mazout séché et reconquièrent le terrain », rassure Catherine Robert, responsable de la réserve.
Plus de 90 % des oiseaux n’ont pas survécu
Sur les 43 hectares du second site, plein ouest, épargné par le mazout, entre le phare de Pen-Men et le sémaphore, la biodiversité est soigneusement entretenue. La bruyère vagabonde et cendrée pousse au milieu des landes. Un paradis pour les quatre espèces d’oiseaux marins (goélands, cormorans, mouettes tridactyles, fulmars boréals) dont les effectifs restent globalement stables. Sur l’île de Groix, 1.500 oiseaux mazoutés avaient été récupérés et 1.400 sont morts malgré les soins à la clinique des oiseaux. Ce fut bien pire à Belle-Ile, selon Jean Gallen, le conservateur bénévole de la réserve ornithologique de Sauzon qui s’étend sur 17 hectares : 7.547 oiseaux ramassés morts ou vivants sur les côtes de l’île. A la clinique des oiseaux improvisée, où 275 bénévoles se sont succédé des mois durant, 143 oiseaux ont été sauvés et relâchés et 1.588 autres acheminés à la clinique de Theix, près de Vannes. Plus de 90 % n’ont pas survécu. « Les oiseaux de la réserve qui nichent à Koh Kastell n’avaient pas été beaucoup touchés », confie Jean Gallen.
Une catastrophe pire que l’Amoco
Selon une étude d’impact réalisée par Bretagne-Vivante, l’Erika a provoqué une des plus importantes catastrophes en Europe et dans le monde, pour l’avifaune. Les chiffres sont impressionnants : 74.000 oiseaux mazoutés sur le littoral Atlantique, du Finistère à l’Aquitaine, (42.000 morts et 32.000 ramassés vivants) dont 83 % de guillemots de Troïl, oiseaux pélagiques en provenance des colonies de mer d’Irlande et mer celtique et qui hivernent en Atlantique. Le nombre total d’oiseaux victimes de l’Erika, selon l’association, est au moins de 150.000, la majorité ayant péri au large. Par comparaison, lors de la catastrophe de l’Amoco Cadiz, en mars 1978, 6.000 oiseaux mazoutés avaient été ramassés et le nombre de victimes total évalué entre 19.000 et 37.000.
A suivre : « Un bénévole belle-ilois se souvient... »
Ce n’est pas à Paris mais devant le tribunal de grande instance de Saint-Nazaire (44), au civil, que Bretagne Vivante-SEPNB assigne Total. Pour faire reconnaître son préjudice écologique.
« On s’est finalement retiré du procès de Paris. Au pénal, on serait enfoui avec plusieurs dizaines autres parties civiles », explique Bernard Guillemot, le président. Avantage de la juridiction civile : la faute pénale n’a pas à être reconnue pour que le plaignant puisse faire reconnaître son préjudice. Retoquée une première fois à Brest en 2005 - le tribunal s’était déclaré incompétent -, Bretagne-vivante a vu sa copie refusée le 8 janvier dernier, à Saint-Nazaire. Pour un vice de forme sur les statuts de l’association, développé par Total. Ce qui ne décourage pas l’association. « Le tribunal n’a pas jugé sur le fond et on vient de décider d’assigner Total une seconde fois devant le TGI de Saint-Nazaire », confirme Bernard Guillemot. Pour ce dernier, le préjudice le plus évident, ce sont les oiseaux marins. Une hécatombe que l’association a pu calculer. « Sur vingt ans, on a pu chiffrer le coût des dépenses que l’on a engagées en faveur des oiseaux marins et on a pu établir un prix par couple d’oiseaux », confirme le président.
Soit 6,6 millions d’euros que Bretagne-vivante entend bien se faire indemniser.