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Sportifs de haut niveau. L’exode breton

Quatre clubs de football professionnels et une impressionnante densité d’excellents marins. Soit. Mais à l’exception de ces deux pôles d’excellence et de quelques réussites individuelles, la Bretagne sportive reste souvent à la porte du très haut niveau. Ses clubs davantage que ses athlètes, nombreux à chercher fortune dans l’exode.

« On n’arrive pas à garder nos meilleurs athlètes ». La complainte résonne comme l’écho d’une discipline à l’autre. Peut-on l’évoquer comme un « constat » ? Difficile en l’absence de statistiques irréfutables. Mais la rumeur est si forte et si alarmiste que les services de la Direction Régionale de la
Jeunesse et des Sports (DRJS) ont entrepris un premier travail de recensement avant de repousser à l’après-Pékin une analyse exhaustive de ce qu’il faudrait appeler l’exode des sportifs bretons.
Des juniors très convoités
Évidemment, la voile n’est pas touchée : elle bénéficie, à la fois, des meilleures conditions naturelles et de la forte implication des collectivités publiques et du tissu économique régional. Le football non plus, protégé, lui, par une culture ancestrale, la densité de son maillage de clubs et aussi par la puissance du Stade rennais. Tous les sports n’ont pas cette chance. Derrière le roi football, le basket (30.000 licenciés), le judo (26.000) et le handball (21.000) appartiennent au top 5 des sports les plus pratiqués en Bretagne. Pourtant, à plus ou moins vingt ans, les judokates internationales Laetitia Payet, Ketty Mathe et Valerianne Etienne évoluent à Levallois ou à Sainte-Geneviève-des-Bois ; le basketteur Fabien Causeur est au Havre ; les handballeurs Cédric Jeauneau, Rémi Salou, Florent Le Padellec et Benjamin Briffe à Chambéry, Montpellier, Créteil, Toulouse... L’histoire est la même partout : faute de trouver en Bretagne le très haut niveau qu’ils méritent, les meilleurs jeunes éléments, titulaires au sein des équipes de France juniors, partent les uns après les autres. Même le champion de Bretagne espoirs de vélo, Clément Mahé a quitté Brest pour Chambéry !
Des collectivités publiques peu investies
De l’éloignement géographique -notamment par rapport à Paris et l’INSEP- à la faiblesse du tissu économique, on avance beaucoup de raisons « objectives » pour tenter d’expliquer la difficulté que rencontrent les clubs bretons à atteindre le niveau pro. Pendant ce temps, en D1 de judo, on retrouve « Dijon 21 » (comme le département de la Côte d’Or) et Franche-Comté Judo. En l’espèce, la sémantique a de l’importance. Il n’est pas anecdotique, par exemple, que la seule équipe de sport de salle évoluant au niveau 1 en Bretagne s’appelle le Saint-Brieuc Côtes-d’Armor volley-ball : l’implication des collectivités publiques est aujourd’hui indispensable à l’accès au très haut niveau. Or de ce point de vue-là, toutes les disciplines l’affirment, la Bretagne, à l’exception notable du département des Côtes-d’Armor et de quelques choix forts (le cyclisme pour la région, la voile pour le Finistère), est relativement peu soucieuse du haut niveau. Elle est à la traîne de manière aussi écrasante qu’incontournable par rapport à la région parisienne, dont les collectivités, notamment les villes, « arrosent » très largement leurs clubs sportifs ; elle le serait également par rapport aux régions voisines au potentiel comparable.
« Il nous manque le petit coup de pouce »
Meilleur club breton de hand masculin, l’OC Cesson tente en vain, depuis quelques années, d’accéder à l’élite professionnelle. Il bénéficie pour cela d’un large soutien de l’ensemble du hand breton, qui sait ce qu’il aurait à gagner, par capillarité, d’un tel événement. Mais pour Stéphane Clémenceau « il est indubitable qu’il est plus dur de faire un budget ici qu’ailleurs ». Et le président cessonnais de sortir ses chiffres : « On a un budget de 450.000 euros avec 200.000 euros de publicité. A Angers, l’an dernier ils avaient 1 million avec seulement 85.000 euros de pub. Et Aurillac, avec 250.000 euros de pub, avait 800.000 euros de budget. Le décalage est énorme ! » Et le fossé infranchissable jusque-là. Pierre Taille, le directeur technique régional du hand breton appuie.
Retard structurel
« Avecc notre formation, dans les clubs et au pôle espoir de Cesson, on a préparé les conditions d’un hand breton fort. Mais parler de haut niveau sans parler d’argent, c’est une hérésie : il nous manque le petit coup de pouce ». A vot’ bon cœur m’sieurs dames.... Le problème, de l’avis unanime là-encore, est que les entreprises bretonnes ne sont pas plus donneuses que les collectivités publiques. Même les rares dirigeants qui ont eu la chance d’atteindre les sommets dans leur discipline en font le constat, à l’image de Bruno Abraham, le président de la GV Hennebont, sacrée deux fois championne de France de Pro A de tennis de table. « Chez nous, les entreprises n’ont pas la culture du mécénat. Je le ressens très fortement lorsque je vais à l’étranger pour la Coupe d’Europe ». Selon lui, cette problématique nationale serait « amplifiée en Bretagne, car la région est économiquement défavorisée ». Toutefois, pour le président morbihannais comme pour la majorité des acteurs interrogés, le facteur limitant le plus fortement l’accès au haut niveau se situe ailleurs. « Le haut niveau aujourd’hui a des exigences en terme d’équipement. Il suppose des conditions d’accueil du public et des partenaires de grande qualité ». Quel club peut s’en prévaloir aujourd’hui en Bretagne, en dehors du Stade rennais et, à son niveau, d’En Avant de Guingamp ? Jacqueline Palin, la présidente du comité de basket, qui a programmé une conférence-débat à Vannes vendredi sur le thème, élargit la question à « un retard au niveau des structures ». Elle note toutefois « une prise de conscience » récente sous l’impulsion de la DRJS et de la région. Le meilleur exemple étant le lancement l’année dernière des Centres d’entraînement et de formation des clubs (CEFC) qui offrent désormais une alternative au départ dans cinq disciplines (basket, hand, volley, tennis de table, foot féminin).
« Un état d’esprit général »
Mais l’amélioration de l’habitat sportif, si elle survient un jour, ne résoudra pas tout. Pour Laurent Commanay, le CTR du judo, le problème est aussi et surtout dans les têtes. « On est une région formatrice, mais on n’a pas la culture du très haut niveau. C’est un état d’esprit général. C’est très net, par exemple, au niveau des établissements scolaires, où il est très difficile de faire admettre en internat un gamin habitant à moins de 20 km de l’établissement ». L’accumulation de toutes ces petites choses fait que les Bretons sont de plus en plus nombreux à aller voir ailleurs, où ils bénéficient qui d’une petite (ou d’une grosse) aide, qui d’un accès facilité à un emploi ou à des aménagements d’horaires. Les exemples sont innombrables : ce sont deux jeunes judokates qui tout en restant s’entraîner et étudier à Rennes (au pôle espoir) optent pour un club d’une ligue voisine où elles ont été recrutées pour 600 euros par an (!) ; c’est la nageuse Justine Weyders qui quitte Guingamp pour Canet-en-Roussillon, c’est l’athlète Gwendolyne Després qui quitte Rennes pour Lille ; c’est sa cadette Elodie Guégan qui se tâte à son tour ; c’est le meilleur tireur à l’arc breton, Germain Beaugé, qui quitte Rennes, club doublement champion de France en titre, pour rejoindre la ligue de Picardie où on lui a trouvé un emploi sur-mesure... La sonnette d’alarme est tirée.

Benoit Siohan. 05/12/2007


La judokate Laetitia Payet (Levallois), l’athlète Gwendoline Després (Lille) et le basketteur Fabien Causeur (Le Havre) font partie des nombreux sportifs bretons qui ont quitté la région pour chercher fortune ailleurs. (Photo AFP, Hot Sports et Eugène Le Droff)
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