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VENDEE GLOBE 2008
 
Sport. Les enquêtes du Télégramme Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Prisons. L'arbitrage pour s’évader

Le plus jeune a 17 ans, le plus âgé 49. Chaque jeudi depuis le mois de septembre, 12 détenus de la maison d’arrêt de Brest se retrouvent à l’aumônerie de la prison pour y recevoir un enseignement insolite en ces lieux : celui d’arbitre de football ! L’expérience, menée également avec succès à Saint-Malo et à Rennes depuis le début de l’année, montre qu’ils ne seront qu’une poignée à porter dès janvier l’écusson d’arbitres de la ligue de Bretagne. Mais les autres n’auront pas perdu leur temps. Au mieux, ils s’enorgueilliront d’un succès à l’examen qui leur permettra de « ne pas sortir sans rien ». Au minimum, ils se seront évadés deux heures durant, une fois par semaine.

Derrière l’écran amovible sur lequel défilent les images projetées par l’ordinateur, un Christ orne le mur. Sans que cela semble heurter les musulmans du groupe, c’est en effet à l’aumônerie de la prison qu’ont lieu tous les jeudis les formations à l’arbitrage. L’exiguïté de la pièce, 15 m 2 environ, favorise la simplicité et la rapidité des échanges entre le formateur et ses élèves. Didier Pauchard, ancien arbitre international, leur dit « tu » et les interpelle par leurs prénoms. Eux lui disent « vous » et lui donnent du « M’sieur ». Le ton est très scolaire mais la complicité évidente.
« Si on peut en sauver quelques-uns... »
Après six de ces rendez-vous hebdomadaires, les détenus sont encore douze, sur les quatorze sélectionnés au départ (lire par ailleurs). Objectif d’ores et déjà atteint donc. Sur les bancs de cette petite salle de classe, les deux plus anciens ont connu l’époque où l’école était fermée le jeudi. Ces deux-là ne seront jamais arbitres. « Je les ai pris quand même parce qu’ils étaient très motivés », explique Didier Pauchard, bien conscient que lorsqu’il franchit les multiples portes de cet établissement-là, ce n’est pas uniquement pour former des arbitres. « Ça peut permettre à des gens qui ont transgressé la loi de l’appliquer dans un domaine particulier. Si on peut en sauver quelques-uns, on sera heureux », dit-il dans ce large sourire qu’il répand à l’envi. Comme dans toutes les classes, il y a les timides et les rapides, et ce ne sont pas toujours les seconds qui ont la bonne réponse. Il y a ceux « qui répondent comme des joueurs » et ceux qui commencent à se mettre dans la peau de l’arbitre. A l’heure de la remise des corrigés de la semaine précédente, chacun y va de son petit commentaire. « Ça va, j’ai la moyenne ». « Monsieur, vous vous êtes trompé en fait... ».
Tous volontaires
Après le bachotage interactif des lois du jeu, on passe au gros morceau de la journée : la rédaction de la feuille de match. Didier Pauchard pose son doigt au hasard sur celle qui est reproduite à l’écran. Le joueur s’appelle Le Pape. Joseph. Rires. On évoque maintenant les rapports que les arbitres et les joueurs incriminés sont amenés à rédiger en cas d’incidents. Naissance d’un dialogue succulent : - « L’entraîneur aussi, il peut faire un rapport ? - Il peut. - Contre l’arbitre ? - Pourquoi contre ? - Si l’arbitre fait des erreurs... - Sur le terrain, c’est l’arbitre qui est chargé de faire appliquer la loi ». Un raisonnement pas facile à intégrer lorsqu’on a toujours été de l’autre côté. Du sifflet. On approche de la fin du cours. Le formateur sonde son groupe à un mois de l’examen, prévu pour le 21 décembre : « Qui se sent prêt à aller arbitrer des matchs dès janvier ? ». Quatre doigts se tendent timidement vers le plafond. Il faut dire que la question manquait de précision. Pauchard développe alors. Il s’agit « d’arbitrer de vrais matchs », « dehors », « avec des permissions supplémentaires ». Cette fois, le message est passé : tous sont volontaires.
Didier Pauchard. « Un moyen pour eux de s’accrocher à la vie »
Didier Pauchard, jeune retraité de la marine à 55 ans, consacre l’essentiel de ses journées à transmettre bénévolement son savoir d’ancien arbitre international. Lorsqu’il était en activité, il franchissait déjà régulièrement les portes de la prison de Brest pour disputer des matchs contre les détenus. Il a donc adhéré à 200 % lorsque Bertrand Layec lui a proposé d’effectuer les formations à la maison d’arrêt de l’Hermitage.

- En quoi cette formation est-elle différente par rapport à celles que vous effectuez dans des lycées ou d’autres communautés ? « La finalité est totalement différente. Lorsque je pratique dans les lycées, on met les jeunes presque immédiatement en situation sur des vrais matchs une fois qu’ils ont l’examen. Alors qu’eux, pour la plupart, ne pourront pratiquer qu’une fois qu’ils seront sortis. Et encore faudra-t-il que de notre côté nous soyons prêts à les intégrer, ce qui suppose déjà qu’ils trouvent un club ».

- Ils ne pourront pas pratiquer avant leur sortie ? « Certains d’entre eux, si. Ceux qui ont le droit de sortir certains week-ends auront des permissions supplémentaires pour pouvoir aller arbitrer le dimanche après-midi. Ça suppose un investissement particulier, parce qu’il faudra les accompagner en respectant un anonymat total. Il faut que personne ne se rende compte de leur situation ».
- Sentez-vous chez eux un investissement différent par rapport à votre public habituel ? « Je ferais une nuance : chez les scolaires, l’investissement est souvent très important au début et s’estompe ensuite un petit peu selon les individus. Alors que là, c’est plutôt le contraire : au fur et à mesure qu’on avance dans la formation ils s’accrochent un peu plus et s’expriment davantage ».
- Après six séances de formation avez-vous repéré de futurs arbitres ? « Oui, il y en quatre ou cinq qui sont prometteurs, dont deux qui sont complètement dedans. Je suis persuadé que lorsqu’on fait nos deux heures de cours, ces garçons-là sont sur un terrain. Dans leur esprit, ils sont totalement sortis de la prison ».
- Sentez-vous que cette formation leur apporte quelque chose ? « Ah complètement ! Les moments qu’on a passés ensemble, je suis persuadé qu’ils s’en souviendront toute leur vie. Ça peut aussi leur apporter lorsqu’ils vont sortir. Certains n’ont probablement pas de famille. A quoi pourront-ils s’accrocher ? S’ils ont un club, ils vont peut-être rencontrer deux-trois personnes qui vont pouvoir les diriger vers... Je n’en sais rien, je rêve peut-être, c’est peut-être utopique, mais j’espère. J’espère que ce sera un moyen pour eux de se raccrocher à la vie, de trouver éventuellement un job... surtout d’appartenir à quelque chose. Un club c’est déjà énorme ».
- Cette expérience vous a-t-elle transformé vous-même ? « Pour moi c’est quelque chose d’aussi fort que d’aller donner des cours à la fac, mais pas davantage. Je ne fais pas de différence. Je ne me sens pas en prison lorsque je suis avec eux. Je sens un groupe qui travaille pour essayer d’obtenir quelque chose. Moi je suis le formateur et je leur ai dit que mon salaire serait leur réussite ».
« Ça m’occupe »
Le reportage en prison comporte des limites très strictes. Une fois le sésame d’entrée obtenu, il y a ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas faire. Assister à la séance de formation ? Aucun problème. Interroger le personnel ? Aucun problème. Interroger les détenus ? Oui. Mais pas tous. Deux seulement, désignés à l’avance par la direction. Malheureusement, les deux désignés volontaires pour l’interview n’étaient pas les plus motivés par l’arbitrage, ni par le football. Leurs témoignages n’en reflètent pas moins les motivations d’une partie du groupe. « Je me suis inscrit car ça m’occupe et ça me permet de m’évader un peu de ma cellule », témoigne le premier. « Et puis ça permet d’acquérir des bons points pour la sortie. Qu’on ne puisse pas nous dire qu’on est resté inactif pendant notre détention. Et puis lorsqu’on participe à des stages on peut bénéficier de RPS (*) ». Le fait de trouver une occupation pour meubler ses journées est aussi la première motivation du second détenu interrogé. Il y voit aussi le moyen « de sortir d’ici avec quelque chose en main ». Lui non plus n’est pas footeux. Avant, il ne regardait les matchs à la télé que lorsque l’équipe de France jouait. « Maintenant je regarde un peu plus et j’essaie de comprendre. Je regarde ça un peu comme un arbitre. Peut-être que plus tard je ferai aussi arbitre... ». * Remises de peines supplémentaires.

Benoit Siohan. 28.11.2006


Cinq arbitres formés lors des deux premières sessions à Saint-Malo et à Rennes par Didier Pauchard (ci-dessus), sont opérationnels. Quatre évoluent en Bretagne
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