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Sport. Les enquêtes du Télégramme Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Commission de discipline. La justice du football

La loi est dure mais c’est la loi. Au football comme ailleurs, elle constitue le cadre indispensable à l’expression de la plus élémentaire des libertés. En l’occurrence, celle de pouvoir jouer. Pour la faire respecter, il y a les arbitres, régulièrement appelés à faire « la police ». On connaît moins le volet « justice ». Il est principalement du ressort de la commission de discipline, dont l’éventail des fonctions va de l’instruction à l’application des peines en passant par l’examen contradictoire des faits et le prononcé des peines. Reportage à la commission de discipline de la Ligue de Bretagne.

Ni grandes robes noires ni décorum prestigieux. De prime abord, on se croirait à une réunion du bureau d’une amicale du troisième âge. Il faut en effet être retraité pour siéger à la commission de discipline de la ligue de Bretagne de football. Ce n’est pas dans les statuts, mais c’est inhérent à une fonction aussi bénévole que dévoreuse de temps. Tous les jeudis, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, ils sont huit à se retrouver dès 9 h 30 dans une banale salle de réunion du siège de la Ligue. « On est heureux de se retrouver », avouent-ils en chœur. Il vaut mieux, car la journée, entrecoupée par un convivial déjeuner, sera longue. Au mieux, elle s’achèvera vers 19 h. Mais on a connu des 23 h.
Travail de fourmi
Dès 10 h, passées les retrouvailles, le travail de fourmi commence. Il s’agit de comparer la liste manuelle sur laquelle sont consignées les sanctions prises la semaine précédente avec celle du site internet et avec celle publiée par le bulletin officiel de la Ligue, Bretagne Foot. Il y a parfois des différences, dues à des erreurs de saisie ou à des retards postaux. Ce premier « casse-croûte » ingéré, en voici un deuxième : l’épluchage des feuilles de match du week-end, afin de vérifier qu’aucun joueur ou dirigeant suspendu n’y apparaît, à quelque niveau que ce soit. Ce qui suppose de récupérer les sanctions prononcées par la fédération et d’en vérifier l’application.
Pas à la tête du client
En général, ce travail « de soutier » est terminé avant le déjeuner. L’après-midi est nettement plus ludique, même s’il débute par un nouvel épluchage des feuilles de match. A chaque avertissement relevé, il faut vérifier les antécédents du joueur. Il faut aussi être attentif à toutes les observations et réclamations portées par l’arbitre, les joueurs ou les dirigeants sur la feuille de match. « C’est la seule pièce officielle du match, mais elle n’est pas toujours en conformité avec la réalité », observe un membre de la commission. On le vérifie « après le goûter » à l’occasion de la réunion plénière. Les « greffiers » se font alors magistrats. Chacun à son tour soumet les dossiers de la division dont il a la charge à l’ensemble de l’assistance. La plupart des dossiers concernent des exclusions et sont traités sans débat. Le cas type : « Le joueur annihile de la main une occasion nette de but ». La sanction tombe, automatique : « Un match ». Ou un peu plus si le joueur a des antécédents. Mais ce n’est pas à la tête du client : la codification est précise et la commission s’y tient strictement.
« On débusque les tricheurs et les menteurs »
Les dossiers qui prennent du temps, sont ceux où la matérialité des faits n’est pas très claire : lorsque la feuille de match est mal renseignée, qu’elle n’est pas signée par toutes les parties, que les rapports sont contradictoires etc. Les questions à résoudre sont parfois toutes simples : « Les faits ont-ils eu lieu pendant ou après le match ? Sur le terrain ou en dehors ? ». En fonction des réponses, les barèmes de sanction sont parfois du simple au double. Dans le doute, la commission demande des rapports complémentaires puis, si besoin est, une audition ou une instruction (lire par ailleurs). Parfois en sachant qu’« on va nous mentir » et qu’« on n’en sortira pas grand-chose ». Mais « au moins on les aura entendus ». Sous-entendu, il ne faudra pas qu’ils la ramènent. Parce que si « parfois on sort d’ici avec un doute, ne sachant si on a pris la bonne décision », au point de « passer une mauvaise nuit », attention mes p’tits gars ! « il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles. Le plus souvent on débusque les tricheurs et les menteurs ».
« Une affaire merdique »
« De deux minutes à deux heures » : c’est le temps qu’il faut aux membres de la commission de discipline pour examiner les dossiers. Le jour où nous avons assisté à leurs travaux, une seule affaire a pris la moitié de leur temps. A l’unisson, les huit membres de la commission l’ont classifiée comme suit : « Merdique ».
Ça se passe quelque part en Bretagne, lors d’un match de DH 18 ans. La rencontre est dirigée par un arbitre de l’âge des joueurs. Sur la feuille de match et dans son rapport, le jeune arbitre indique qu’à l’issue de la rencontre une bagarre aurait éclaté entre un joueur de l’équipe locale et un dirigeant de l’équipe visiteuse. S’en serait suivie une échauffourée, au cours de laquelle un joueur de l’équipe visiteuse lui aurait donné (à l’arbitre) un coup de pied à la fesse gauche avant de s’enfuir « dans les bois ». L’arbitre aurait attendu son retour pour lui signifier son expulsion.
« Un problème de désignation d’arbitre »
S’agissant de faits graves -passibles de deux à cinq ans de suspension suivant la lecture qu’on en fait- la commission de discipline demande alors des rapports aux responsables des deux équipes, ainsi qu’au dirigeant et aux joueurs incriminés. Quelques jours plus tard, les rapports tombent sans beaucoup éclairer la vérité. Personne d’autre que lui n’a semble-t-il vu le coup de pied aux fesses donné à l’arbitre. Quant à la bagarre, elle n’aurait été qu’une brève empoignade. Mais il y a beaucoup plus grave : les rapports de l’équipe visiteuse mettent en lumière que l’arbitre est également joueur au sein d’une autre équipe de 18 ans évoluant dans le même championnat. Qui plus est, une équipe en lutte pour le maintien avec l’équipe visiteuse. « Il y a un problème de désignation d’arbitre », lance un membre de la commission. Les autres acquiescent. Y compris le représentant de la CRA, Bernard Panaget, un peu contrit.
« Qui croire ? »
« C’est vraiment une affaire merdique », dira en conclusion le président, Guy Manivel, après avoir soulevé un autre loup : le dirigeant du club visiteur accusé par l’arbitre d’avoir eu une empoignade avec un joueur de l’équipe locale n’est pas au-dessus de tout soupçon, puisqu’il est suspendu pour ce match. Son nom ne figure d’ailleurs pas sur la feuille de match. Mais s’il est entré sur le terrain... « Qui croire ? », interroge un membre de la commission. « Allez, on convoque tout le monde », lance un autre. Ainsi sera-t-il fait. Rendez-vous trois bonnes semaines plus tard, un samedi matin à 9 h 30. « Et on en a jusqu’à 13 h ».
Huit membres plus trois
Ordinairement, la commission de discipline est composée de huit membres, non élus mais nommés par le comité de direction en fonction de critères coulant de source (moralité, ancienneté dans le football, proximité géographique du siège de la ligue). Il s’agit de Guy Manivel (président), André Eoche, Louis Roue (vice-présidents), Daniel Le Moel, Emmanuel Meril (secrétaires), Jean-Claude Guihard, Clément Pitre (membres), Bernard Panaget (représentant la commission régionale de l’arbitrage). Deux autres personnes sont amenées à siéger de temps à autre : Gilbert Robic en cas d’empêchement de Bernard Panaget et Bernard Martin qui devient le neuvième membre dans les cas graves (auditions et instructions). On peut aussi ajouter Jean-Michel Bellat, qui en tant que président de la Ligue, est membre de droit de toutes les commissions. Il n’a cependant jamais siégé jusqu’à présent.

Benoit Siohan

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