Drogues : qui trinque ? « Tout le monde, toutes les professions », tranche Christine Latimier, médecin coordinateur au centre morbihannais d'addictologie Douar Nevez. Un temps montrés du doigt, les marins pêcheurs ne seraient « pas plus concernés que n'importe quelle autre profession ». « Sur les 150 patients que je suis, je n'ai que trois marins pêcheurs », souligne l'addictologue. Ils étaient huit l'an dernier.
Six overdoses, trois marins
Les résultats d'une vaste étude épidémiologique, demandée par la profession, seront communiqués en mars prochain. « Ils devraient être nuancés », annonce d'ores et déjà, à Paris, Francis Rollot, médecin-chef du service de santé des gens de mer. Reste que sur les six overdoses officiellement recensées en Bretagne, en 2007, trois concernaient des marins pêcheurs, dans les Côtes-d'Armor. « C'est une profession où l'on constate effectivement une forte consommation de produits stupéfiants », appuie un magistrat briochin. « La consommation de drogues fait toujours tache d'huile sur les lieux de travail. Il suffit d'un collègue qui consomme. J'ai eu le cas, dans un centre commercial, d'une personne qui a entraîné plusieurs collègues. Tous sont venus consulter. Mais ce n'est qu'un afflux à un instant "T". Cela ne veut pas dire que toute une profession est touchée », relativise le Dr Latimier.
Au volant d'un 33 tonnes !
Drogue et travail : le sujet est « très tabou ». « Si l'on commençait à faire des analyses d'urine chez les chauffeurs routiers ou les jeunes marins pêcheurs, on gripperait toute l'activité ! », lâche ce médecin, qui souhaite rester anonyme. En cas d'accident en mer, aucun dépistage systématique n'est réalisé sur l'équipage. « Imaginez le scandale si l'on pratiquait ces recherches sur des cadavres de marins noyés... », confiait dans Le Figaro, il y a un an, un officier des Affaires maritimes. Quatre études confirment pourtant la très inquiétante réalité de la drogue au travail. La plus récente montrait, en 2006, que 15 % des 2.500 salariés interrogés consommaient du cannabis. Une autre étude a fait apparaître que 15 % des adultes utilisent des dopants « à des fins professionnelles, pour devenir ou rester performants ». En 1995, une étude menée dans le nord de la France révélait que 24 % des 1.978 salariés testés présentaient au moins une trace de substance psychoactive dans leurs urines. Encore plus alarmant : les salariés qui avaient entre leurs mains la sécurité et la vie d'autrui étaient les plus concernés. Pour eux, le pourcentage grimpait à 40 % ! En 2004, sur 1.000 chauffeurs routiers contrôlés, toujours dans le Nord, 15,7 % étaient positifs à ce même test. Ces chiffres n'étonnent pas le Dr Latimier. Pour elle, les métiers de transport sont « les plus touchés ». Actuellement, sept chauffeurs routiers sont suivis par les différentes antennes du centre morbihannais.
Métiers physiques et à stress
Les chiffres que l'addictologue de Lorient cite n'ont pas de valeur statistique, mais d'autres professions reviennent elles aussi fréquemment : santé, grande distribution et bâtiment. Cet inspecteur du travail qui souhaite rester anonyme, place, quant à lui, les métiers du bâtiment en première ligne. « Partout où il y a du stress, où les métiers sont durs physiquement, il y a nécessairement des risques plus grands », résume l'inspecteur. Exemple avec les marins pêcheurs : « Un métier très éprouvant, des marées qui peuvent rapporter gros et la tradition de la fête au retour au port ». Les dealers l'ont bien compris : les marins pêcheurs sont une cible de choix.
L'héroïne. « Sur 100 qui goûtent, 50 plongent, assène le Dr Christine Latimier, médecin coordinateur du centre morbihannais de soins en addictologie Douar Nevez. C'est la drogue qui entraîne, juste derrière la nicotine, la plus forte dépendance physique. S'il en a sous le nez, un habitué ne peut pas résister. » Et de citer le cas de cet homme qui avait « tout pour être heureux » : une très bonne situation professionnelle, des enfants, une très belle femme qu'il aimait. L'héroïne, il en prenait deux fois dans l'année : au réveillon du Nouvel An, et pour son anniversaire. Mais quand sa femme l'a quitté, « il a plongé à fond ».
Le retour de l'héroïne l'échec des substituts
C'est l'héroïne qui a tué des milliers de jeunes américains dans les années 70, quand la French Connection distribuait un produit « trop pur ». La mort par overdose : on en comptait 564 en 1994, l'année où le premier traitement médical de substitution (Méthadone, puis Subutex en 1996) a été introduit en France. Un chiffre divisé par dix en vingt ans... mais qui repart à la hausse depuis 2005. « Les consommateurs actuels n'ont pas connu les risques des années 70. Ils s'imaginent que les overdoses, ça n'existe plus », analyse le patron de l'Office central de répression du trafic de stupéfiants (Octris). Pour Yann, salarié de l'association brestoise de réduction des risques pour les usagers de drogues Lover Pause, les produits de substitution sont, en matière de sevrage, un échec. « Le Subutex, notamment, rend beaucoup plus accro, martèle-t-il. Beaucoup préfèrent retourner vers l'héro ou bifurquent vers la cocaïne ». L'association brestoise accueille 350 usagers différents par an. « C'est 20 % de la population toxicomane locale », estime Yann. Ils seraient donc 1.750 sur la région brestoise. Un habitant sur 122 !
Un habitant sur 182 à Rennes
A Rennes, le Centre d'information régional sur les drogues et les dépendances (Cirdd) estimait, en 2006, que le nombre d'usagers ayant une consommation problématique s'élevait à 1.493 personnes, soit un habitant sur 182. Le Dr Bodenez, chef du service d'addictologie du CHU de Brest, évalue, quant à lui, à près de 1.000 le nombre de consommateurs de seuls opiacés sur la région brestoise, dont la moitié sous traitement médical. Si l'on se réfère aux statistiques et estimations officielles, la Bretagne comptait, en 2005, 5.268 personnes sous Subutex et 1.175 sous Méthadone (un habitant sur 472). Dont 1.905 pour le seul Finistère.
Héroïne :
La seule production d'héroïne en 2007 (niveau record), selon l'ONU, risque de tuer plus de 100.000 personnes dans le monde. Bretagne : entre 2000 et 2004, chiffres stables (2) sauf en 2003 (7). Pour 2007, sur six décès, quatre sont liés - dans les Côtes-d'Armor entre octobre et novembre - à de l'héroïne trop « pure » et deux à la prise de drogues de synthèse (MDMA), ce qui est rare (source CIRDD Rennes).