Cocaïne et héroïne. L'overdose
Six overdoses fatales l'an passé en Bretagne, quand, habituellement, on en compte deux par an. Plus de saisies, plus d'interpellations... et pourtant, plus de cocaïne et d'héroïne dans la rue. Simple poussée de fièvre ? Eléments de réponse.
108 kg de cannabis près de Lorient, 116 kg à Brest, 1,4 kg de cocaïne dans la région de Saint-Brieuc, près de 3,5 kg cumulés à Morlaix, 2,5 kg d'héroïne en Pays bigouden... Depuis une douzaine de mois, les forces de l'ordre multiplient les « prises record » en Bretagne. Les réseaux tombent, comme jamais avant. Plus de contrôles sur la voie publique, plus de saisies, plus d'interpellations. Mais au bout du compte, un paradoxe : « Il est de plus en plus facile de trouver des produits stupéfiants », relève Yann, de l'association brestoise de réduction des risques pour les usagers de drogue, Lover Pause. Cette impression est confirmée par le tout dernier rapport du Centre d'information régional sur les drogues et dépendances (CIRDD) de Rennes. Cocaïne et héroïne : le pactole Pour 2007, le CIRDD note une héroïne encore plus présente qu'en 2006 (1). Même constat pour la cocaïne, avec une précision : les primo consommateurs sont « de plus en plus jeunes », prévient le rapport : 18-20 ans, contre 25 ans il y a seulement quatre-cinq ans. Autres observations : la relative absence de l'ecstasy, la multiplication des amphétamines et la disponibilité aléatoire - et en diminution - du cannabis. La nouvelle donne, c'est l'arrivée en force de l'héroïne et de la cocaïne, observée depuis plusieurs années déjà, comme au plan national. Tendance confirmée par les derniers résultats de la gendarmerie : deux fois moins de cannabis saisi en Bretagne en 2007 (40 kg), alors que les quantités d'héroïne (3 kg environ) et de cocaïne (près de 2 kg) interceptées augmentent respectivement de 77 % et 30 %. Pourquoi ? Il y a un an, le CIRDD avançait une hypothèse : « On assisterait à une reconversion des dealers de cannabis, qui considéreraient la revente de cocaïne plus lucrative ». Un « super-cannabis » en vente Les calculs sont vite faits. Avec la résine de cannabis, un petit trafiquant peut espérer, au mieux et en théorie, quadrupler sa mise initiale. Avec l'héroïne ou la cocaïne, ce rapport peut grimper jusqu'à dix. Les bénéfices engrangés donnent le tournis. Pour autant, le cannabis demeure une « valeur sûre », insiste le chef de la brigade des stupéfiants de Brest. Parce qu'il est, de très loin, le plus consommé (550.000 usagers quotidiens en France). « Ce trafic est beaucoup plus organisé. Il se gère de façon plus sereine, parce que le cannabis rend beaucoup moins dépendant que la cocaïne ou l'héroïne. Il y a beaucoup moins de mauvais payeurs, et moins de risque de se faire balancer », estime le policier. Mais les narco-trafiquants n'aiment pas prendre de risques. Pour enrayer la baisse de leur chiffre d'affaires, ils ont déjà organisé la parade. En vendant une sorte de « super-cannabis », le « sum », deux à trois fois plus fort en THC (2) que la résine normale. Deux fois plus cher aussi. Aux dernières nouvelles, il part comme des petits pains. 1. La drogue n'est pas seulement plus abondante, elle est aussi beaucoup moins chère. Aujourd'hui, en Bretagne, le gramme d'héroïne se négocie autour de 50 à 60 €, contre 120 à 150 € il y a seulement cinq à six ans. 2. Tetra-hydro-cannabinol, principale molécule active du cannabis
Dealers de cannabis : de 375 €… à 46.000 € par mois
Selon un rapport remis à la Mildt (Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie) en décembre 2007, voici les gains estimés des dealers de cannabis, aux différentes étapes du trafic. Le semi-grossiste : entre 21.083 € et 46.000 €, pour 138 à 302 kg commercialisés dans l’année. Le premier intermédiaire percevrait entre 2.916 € et 6.416 € par mois (16 à 35 kg écoulés par an). Quant aux intermédiaires de 2e et 3e niveaux (quartier/rue), ils gagneraient à peine le Smic : de 375 € à 833 € par mois, et seraient entre 58.000 à 127.000. Ils écouleraient chacun de 1 à 3,6 kg par an. Site Internet : http://www.drogues.gouv.fr/
Ces microréseaux qui déstabilisent la police
Il n'y aurait pas de gros réseaux en Bretagne. Les forces de l'ordre doivent désormais faire face à d'innombrables petits groupes indépendants, qui vont s'approvisionner directement à l'étranger.
Qu'il est loin le temps de la French Connection où l'ennemi se comptait sur les doigts d'une main. « Le trafic aussi s'est démocratisé. Aujourd'hui, tout le monde peut faire du stup' ! », constate le patron de la direction interrégionale de la police judiciaire, le contrôleur général Destampes. « Il suffit de trois personnes, illustre Jean-Michel Colombani, le policier responsable de l'Octris. Un qui a l'argent, l'autre les relations, et le dernier qui s'occupe du transport. » Exemple avec ces trois jeunes Finistériens, interpellés en juillet dernier : des apprentis dealers qui avaient mis en commun 12.300 € pour « ramener un maximum de drogue de Hollande ». Pour le patron régional de la police judiciaire, les 108 kg de cannabis saisis près de Lorient il y a quelques mois sont une autre illustration de ce phénomène. Go Fast : en perte de vitesse Tous les moyens sont bons pour faire passer la came : par air (avec les bouletteux, ces passagers d'avions qui ingèrent jusqu'à 2 kg de cocaïne, sous forme de boulettes, avec un début timide de « délocalisation » dans les aéroports de province), par mer (saisies accidentelles, comme ces 226 kg retrouvés éparpillés sur le littoral, de la Charente au Morbihan, il y a tout juste un an), et par voie terrestre. Avec un souci majeur : ne pas attirer l'attention sur le passeur (la mule). Les Go Fast, ces voitures de grosses cylindrées chargées de drogue qui remontent à très grande vitesse, généralement du sud de l'Espagne, n'auraient plus la cote. Les trafiquants jouent la discrétion : une voiture basique, avec un « monsieur tout le monde » au volant. Dans les airs, même constat : les trafiquants recrutent des touristes au-dessus de tout soupçon. Des filles de 20-25 ans à qui ils paient des vacances au Sénégal, et qui, à leur retour, ramènent dans leurs bagages cinq à sept kilos de cocaïne (*). À Brest, cannabis et petites pépées En 2005, une poignée de dealers parisiens, qui sévissaient à Brest, avaient adopté cette technique. Dans les discothèques du coin, ils séduisaient des filles qu'ils utilisaient ensuite pour transporter la drogue depuis Paris. Deux ou trois kilos par semaine, en train. La drogue était cachée dans les domiciles de leurs conquêtes. Peu de risques, des filles, la belle vie, des profits... jusqu'à ce que les dealers locaux se rebellent. Les bagarres et discrets règlements de comptes n'ont pas suffi. Ce sont la police et la Justice qui ont mis un terme à ce trafic, qui se déroulait sous les fenêtres du maire de Brest. Tchétchènes et Albanais : les réseaux qui inquiètent Mais ce n'est pas une poignée de dealers parisiens qui inquiète les pouvoirs publics mais plusieurs groupes, tchétchènes et albanais, qui affichent, depuis Rennes et Nantes, une ambition régionale. Leur créneau : cocaïne et héroïne. « Ils sont extrêmement durs à faire tomber, résume un policier. Ce sont des milieux très fermés et très violents. » * Dans les Antilles, on fait même du troc ! Deux kilos de cannabis, denrée rare là-bas, contre 1 kg de cocaïne, beaucoup moins chère sur place, car proche des pays producteurs.
La Bretagne, un baril de poudre ?
La Bretagne a-t-elle le nez dans la poudre ? Pour le directeur interrégional de la police judiciaire, Claude Destampes, qui a officié de longues années en Corse, la région n'est « pas confrontée à de gros problèmes de drogues ». Le commissaire divisionnaire Jean-Michel Colombani, chef de l'Office central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants (Octris), l'organisme qui centralise et organise la lutte en France, est du même avis. Tout juste note-t-il une spécificité régionale : la consommation de drogues de synthèse liée aux événements festifs (raves). « Tous les dealers rappliquent ici ! » Les chiffres semblent leur donner raison. En 2006, parmi 24 régions, la Bretagne n'a réalisé que 0,45 % des saisies nationales, tous produits confondus (cannabis, héroïne, cocaïne et ecstasy). La Bretagne est en milieu de classement, entre la 12 e position pour les saisies d'ecstasy, et le 16 e rang, pour la cocaïne. La région a assuré 2,61 % des 110.486 interpellations nationales (11 e rang sur 22). Elle arrive en 7 e position pour les arrestations de trafiquants d'envergure locale (233 sur 5.777). Il n'y a guère qu'un trafiquant local, que nous avons pu rencontrer, un brin provocateur, qui dit l'inverse. « Il ne se passe pas grand-chose en Bretagne ? Mais tous les dealers rappliquent ici ! Vous n'imaginez pas la demande qu'il y a ! » Un seul exemple : en France, c'est en Bretagne que l'usage de cannabis, à l'adolescence, est le plus répandu : 56 % de consommateurs dans la population âgée de 17 ans (source OFDT 2007).
Interpellations. « On vide l'océan à la petite cuiller »
Trente années de lutte contre le trafic. Et un constat, amer : le marché est toujours aussi florissant. Paroles de flics désabusés et d'un dealer amusé...
Des microcellules, qui s'approvisionnent directement à l'étranger (lire ci-dessus) : il en existerait des dizaines en Bretagne. Assez pour donner le tournis aux services d'enquête. « Des affaires avec 10 kg de résine de cannabis, on pourrait en sortir quand on veut, témoigne ce gendarme d'une brigade de recherche. C'est un luxe qu'on n'a pas. C'est très gourmand en personnel (filatures, planques, écoutes), en temps - " une seule équipe, c'est trois à six mois de boulot "- et en argent. Quand il n'y a que quelques numéros de téléphone, à 10 € l'identification, ça va. Quand il y en a une centaine, et qu'il faut écoutes et interprètes, la Justice dit niet : trop cher ! Quant au résultat judiciaire, il est souvent décevant... (*) » Demi-voiture banalisée ! « Avec le crime organisé, c'était plus facile, confie le patron régional de la police judiciaire, Claude Destampes. Quand on faisait tomber un réseau, l'approvisionnement cessait au moins un temps. Là, il n'y a aucune organisation. Aujourd'hui, on coupe un tentacule, il en repousse deux. » Un autre policier confesse : « Après trente ans de lutte, le résultat n'est pas terrible. On n'enraye pas le trafic. Les dealers n'ont aucun mal à recruter. Ils s'appuient sur une multitude de consommateurs-revendeurs. » Un officier de police déplore « un manque de moyens dans certains domaines ». « On sait qui dirige le trafic. Mais le problème, c'est le renseignement. Comment voulez-vous planquer, filer quand vous êtes hyperconnu et que vous ne disposez que d'une seule voiture banalisée, à partager avec un autre service ? On a l'impression de vider l'océan à la petite cuiller. D'ailleurs, il n'y a jamais de pénurie. » « Les flics saisissent que dalle » Le lieutenant-colonel Degrémont, chef du bureau police judiciaire de la région de gendarmerie Bretagne, acquiesce : « La demande est toujours là. Il n'y a jamais d'arrêt. » Mais il estime malgré tout porter de sérieux coups au trafic. « On désorganise les revendeurs locaux. Ils doivent retrouver un chef. On leur fait quand même mal. » L'affirmation fait sourire un trafiquant que nous avons rencontré. « Ici, les flics saisissent que dalle. Pour eux, 2 kg (de cocaïne), c'est énorme... » * Selon un cadre de la police, les peines plancher (quatre ans pour les stupéfiants) seraient en train de changer la donne.
Un chargement sur quatre intercepté
Une étude inédite, dévoilée en novembre dernier par le ministère de l'Intérieur anglais, montre qu'une majorité des 222 trafiquants incarcérés interrogés considèrent la prison autant comme un simple « risque du métier » qu'un « risque improbable ». Certains la perçoivent même comme une opportunité de faire grossir leurs activités (contacts, propositions). Deux importateurs rapportent que la police n'interceptait en moyenne qu'un chargement aérien sur quatre, et quatre sur dix pour la route. Au niveau international, l'ONU estimait qu'en 2005, 23 % de la production mondiale de cannabis était saisie, 26,4 % pour l'héroïne et 42 % pour la cocaïne. Un record.
Hervé Chambonière, le 2/02/2008
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La nouvelle donne, c'est l'arrivée en force de l'héroïne et de la cocaïne. Le cannabis n'est pas en reste pour autant avec la vente du « sum », une sorte de super-cannabis. (Photo d'archives Gwendal Hameury)
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