François Bayrou a la certitude que vous êtes intervenu personnellement pour empêcher le débat télévisé entre lui et Ségolène Royal. Avez-vous effectivement cherché à éviter cette confrontation ? Je ne me formalise pas des déclarations de François Bayrou. Il faut mettre ses propos sur le compte de la déception et,
sans doute, de l’amertume. Mais il se trouve que l’on n’a jamais vu la finale d’une coupe du monde se disputer entre le deuxième et le troisième. La France a besoin de clarté. Vingt-et-un millions de Français ont choisi un deuxième tour qui opposera Madame Royal et moi-même. Il y aura donc un débat. Il obéit à des règles. Elles doivent être respectées. Et il me semble qu’en démocratie, il faut savoir être bon perdant et accepter le verdict des urnes.
Ne craignez-vous pas que le durcissement de la position de François Bayrou à votre égard ne compromette vos chances de succès au second tour ? Il se peut que l’amertume du candidat de l’UDF soit accrue par le fait que la quasi-totalité de son groupe parlementaire se range désormais derrière ma candidature.
Seriez-vous agacé ? Pourquoi le serai-je ? J’ai obtenu un peu plus de 31 % des suffrages et onze millions et demi de voix au premier tour de cette élection présidentielle. Beaucoup plus, soit dit en passant, que les intentions de vote dont me créditaient les instituts de sondages. Je ne confonds pas, pour ce qui me concerne, les débats médiatiques et ceux qui intéressent vraiment les Français. Le vaudeville du vrai-faux débat entre Madame Royal et Monsieur Bayrou se termine dans le ridicule. Que veulent nos concitoyens ? Ils souhaitent que Madame Royal et moi nous exposions nos propositions sur le chômage, sur la sécurité, sur l’immigration, sur l’éducation et pas sur autre chose. Voilà pourquoi le seul débat qui compte est celui qui nous opposera, Madame Royal et moi, le 2 mai prochain. Le 6 mai, il n’y aura ni bulletin Bayrou, ni bulletin Le Pen dans les bureaux de vote. Il y aura des bulletins Sarkozy et des bulletins Royal. C’est la raison pour laquelle il faut que le débat ait lieu entre les candidats que les Français ont désignés pour le second tour.
Un mauvais report des électeurs de François Bayrou ne vous mettrait-il pas en danger ? Nous ne sommes, ni les uns, ni les autres, propriétaires des voix qui se sont portées sur nos noms au premier tour. J’observe surtout la démobilisation de l’électorat de gauche, due aux agitations de Madame Royal en direction des centristes. Avant le 22 avril, Madame Royal disait de Bayrou qu’il était pire que Sarkozy. Et, depuis mercredi, elle veut à tout prix le rencontrer. Mais, quand on entend Monsieur Besancenot ou Madame Laguiller, on peut se demander si ce que la candidate socialiste essaie de gagner d’un côté, elle ne va pas le perdre de l’autre.
Quels enseignements tirez-vous de ce premier tour ? Cette campagne témoigne de la volonté des Français de débattre des valeurs. Dieu sait que j’ai été critiqué quand j’ai parlé d’identité nationale, de travail, d’autorité, de morale, de civisme et de respect. On constate aujourd’hui que cette campagne s’est bien ordonnée autour de mes propositions. Tous les débats, qui ont été au cœur de la campagne du premier tour, je les ai lancés. Et les 84 % de Français qui se sont rendus aux urnes, dimanche dernier, ont fait litière de la frilosité des élites et de certains médias.
On vous a reproché la « droitisation » de votre campagne du premier tour. Ce reproche vous paraît-il pertinent ? J’ai rassemblé sur mon nom 11 millions 400.000 électeurs. Quand je parle de pouvoir d’achat, d’emploi, ce sont là des thèmes que la gauche a abandonnés. Quand je parle de Jaurès et de Blum, de la protection que je mettrai en place contre les délocalisations, des patrons voyous, de la moralisation du capitalisme financier, ce sont autant d’idées et de thèmes que la gauchee a abandonnés. Ils ne traduisent, en tout état de cause, aucune « droitisation ». Quand je parle de la nation, cela éveille un écho dans l’électorat le plus populaire. Quand je demande de l’excellence et de l’exigence pour une école républicaine où les enfants se lèvent quand le maître entre dans la classe, je tiens un discours qui dépasse totalement le clivage entre la droite et la gauche.
Au cours de votre campagne du premier tour, vous avez éprouvé quelques difficultés à rassembler votre famille politique. En témoigne le ralliement tardif de Jean-Louis Borloo. Etes-vous sûr désormais du soutien de votre camp ? Au cours des derniers mois, j’en ai lu des articles mettant en cause ma capacité à rassembler. J’étais, paraît-il, trop à droite, trop énergique. Et bien, au bout du compte, j’obtiens plus de voix que n’en avaient obtenues le général De Gaulle et Georges Pompidou. Pour quelqu’un qui aurait des difficultés à rassembler, ce n’est pas si mal. S’agissant de ma famille politique, elle n’aura jamais été aussi rassemblée. Même François Goulard m’a rejoint. Cela me fait plaisir. Il va me manquer Monsieur Begag, un trou béant dans mon dispositif... Concernant Jean-Louis Borloo, c’est un homme que je respecte, qui a du talent, et avec lequel je travaille depuis des années. Mais si j’ai réussi ce rassemblement, c’est justement parce que j’ai laissé la liberté à tous ceux qui me soutiennent de rester ce qu’ils sont. C’est vrai de Simone Veil, inégalable et inimitable, c’est également vrai de Jean-Louis Borloo. Cet homme est une personnalité atypique, extrêmement talentueuse. Il a choisi de me soutenir à sa façon. Nous en avons d’ailleurs longuement parlé ensemble, et c’est pour cela que cela a fonctionné. C’est une personnalité que j’apprécie beaucoup et qui a vocation à jouer un rôle important. Ces résultats témoignent de son savoir-faire. J’ai conscience que Jean-Louis Borloo est quelqu’un d’atypique, mais peut-être le suis-je aussi.
Vous avez évoqué la création d’un pôle centriste au sein de votre éventuelle future majorité présidentielle. Ce pôle sera-t-il autonome par rapport à l’UMP ? J’ai dit que la majorité future serait diverse. Avec l’UMP, bien sûr. Mais j’ai dit également que, si des UDF voulaient participer à cette majorité, j’en serai très heureux et très honoré, et que je leur demanderai de s’y intégrer comme ils sont. J’ai par ailleurs ajouté qu’il y aurait un troisième pôle pour accueillir des personnalités de gauche. Et, de ce côté-là, il y a des gens qui comptent, comme André Glucksmann, Max Gallo ou Eric Besson ou Roger Hanin.
Dans un duel comme celui du deuxième tour d’une élection présidentielle, on a nécessairement tendance à souligner les défauts de son adversaire. Ne trouvez-vous aucune qualité à Ségolène Royal ? Madame Royal a fait preuve, au long de sa carrière, d’une incontestable ténacité, qui force l’estime. Pour ce qui concerne ses défauts, je me garde de les évoquer. Ce serait à la fois convenu et discourtois. C’est pourquoi je préfère garder ce que je pense pour moi. Au demeurant, je n’ai pas à noter mes concurrents. Je les respecte. Pour arriver à ce niveau, il faut du talent. Elle en a. Et Monsieur Bayrou aussi.
Pensez-vous que le débat qui vous opposera, le 2 mai, à la candidate socialiste, sera décisif ? Pour moi, chaque journée de campagne est importante. Et c’est l’addition de ces journées de campagne qui fait la décision. Je ne crois pas que tout se joue et que tout se gagne sur un seul débat, si important soit-il. Je m’y prépare très tranquillement. Au cours de cette confrontation, j’entends être moi-même et défendre mes idées. J’espère que Madame Royal aura à cœur de faire en sorte que ce débat soit digne de la fonction présidentielle. Il m’arrive de penser que Madame Royal a parfois un comportement et des propos assez brutaux. En ce qui me concerne, je n’entends pas la suivre sur le terrain de la brutalité.
En cettte fin de campagne, craignez-vous des coups bas ? J’en ai déjà eu tellement que je ne crains plus rien de ce côté-là.
Dans quel état d’esprit êtes-vous à la veille du second tour de cette élection présidentielle ? Je n’aborde pas ce rendez-vous avec légèreté. J’y vais avec gravité. Je n’y vais pas avec exaltation, mais avec beaucoup de concentration, parce que je mesure chaque jour davantage l’espérance que ma candidature représente pour des millions de nos compatriotes.