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Bretagne. Toujours un bastion de la gauche

Le vote de dimanche confirme, sans surprise, l’ancrage à gauche de la Bretagne. Il confirme aussi qu’on y vote toujours plus qu’ailleurs : certaines communes bretonnes affichent des taux de participation flirtant avec les 100 %. Si Ségolène Royal arrive en tête, avec 28,1 % des suffrages, le candidat de l’UDF François Bayrou réalise une percée remarquable avec 22,6 %, soit quatre points de plus que la moyenne nationale.

Romain Pasquier est chercheur au CNRS et enseigne les sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Rennes. Observateur attentif des scrutins bretons, il analyse le vote de dimanche comme la confirmation du « bastion de la gauche » que constitue désormais la Bretagne.

Le vote breton vous paraît-il conforme à la spécificité politique de la région ? Oui. D’abord par la participation qui a été supérieure de plus de trois points à celle enregistrée au plan national. Quel que soit le scrutin, on vote toujours plus qu’ailleurs. Le résultat est également en phase avec la sensibilité de gauche modérée qui est désormais majoritaire ici.
Le fait que Ségolène Royal soit arrivée en tête, avec 2,3 points de plus qu’en France, suffit-il à ancrer la Bretagne dans une tradition de gauche ? C’est une tradition qui date du retournement de tendance de la fin des années 70. Jusqu’alors, la Bretagne était marquée par la droite chrétienne. Mais l’évolution sociologique portée par les nouveaux arrivants, ajoutée à la récupération de la démocratie chrétienne par une partie de la gauche socialiste, a conduit au virage qui s’est d’abord traduit par la présidentielle de 1981, avec Mitterrand en tête. Depuis, les Bretons ont toujours voté à gauche. Même aux régionales de 1998, pourtant remportées par Josselin de Rohan, la gauche était majoritaire en voix. Le résultat de dimanche confirme, une fois de plus, que la Bretagne est devenue un bastion de la gauche.
L’autre grand gagnant du scrutin breton est François Bayrou, qui totalise 4 % de plus que la moyenne nationale. Une surprise ? Là aussi, c’est typique du vote breton, toujours sensible aux valeurs de la démocratie chrétienne. Voici cinq ans, le candidat centriste avait obtenu 0,5 point de plus que la moyenne française. Cette fois, il n’est qu’à cinq points derrière Nicolas Sarkozy. Le ralliement à l’UMP des grands élus centristes de la région ne semble pas avoir eu d’effet d’entraînement sur les électeurs. Mais, malgré son score de 22,6 %, l’UDF aura les mêmes difficultés qu’ailleurs pour s’implanter durablement comme force indépendante. Aux législatives, il y a une dimension locale qui suppose d’avoir des candidats investis et reconnus sur le terrain, un parti structuré, et des militants. Tout cela ne s’invente pas en un mois. Je suis sceptique sur la capacité de l’UDF à transformer l’essai de la présidentielle, sauf à nouer une alliance qui ne serait pas conforme à la doctrine développée par François Bayrou. Il est difficile d’imaginer que les Bretons, qui n’ont aujourd’hui aucun député UDF, en envoient 22 % à l’Assemblée nationale. Mais François Goulard pourrait être l’homme fort qui en émergera.
Les extrêmes sont en recul, ici comme ailleurs. Jean-Marie Le Pen a toujours obtenu de mauvais résultats en Bretagne. En tombant de 11,8 % à 7,2 %, il a enregistré une fuite sensible de son électorat vers le candidat de l’UMP. Les personnes âgées, les habitants des zones rurales, les gens fragiles, se sont orientés vers Nicolas Sarkozy qui leur a paru rassurant, même s’il fait peur à d’autres. Quant à l’extrême gauche, elle s’est tassée comme au niveau national, avec toutefois un score supérieur pour Olivier Besancenot, et inférieur pour Marie-George Buffet. Comme d’habitude, le vote écologiste est plus fort ici, mais il s’est quand même effondré à moins de 2 %, contre 6,5 % en 2002.
Participation. Le Top 10 du civisme
Sur les dix communes les plus civiques recensées en Bretagne au soir du premier tour, c’est l’Ille-et-Vilaine qui décroche la palme avec cinq représentantes, juste devant les Côtes-d’Armor.
96,45%. C’est le taux de participation le plus élevé enregistré dimanche soir, en Bretagne. Et c’est la petite commune de Saint-Uniac, en Ille-et-Vilaine, qui place la barre aussi haut. Sur les 338 habitants inscrits de cette commune du canton de Montauban-de-Bretagne, 326 se sont déplacés aux urnes dimanche. Une première place au classement du civisme breton qui échappe d’un cheveu, ou plutôt d’un votant, à Landébaëron. Avec 96,38 % de taux de participation, la petite commune costarmoricaine du canton de Bégard, et les 133 habitants qui sont allés voter sur les 138 inscrits, s’installe sur la deuxième marche du podium. Le résultat satisfait amplement son maire, Daniel Cloarec qui reconnaissait, hier, sa surprise. « Nous n’avions jamais atteint un tel score depuis plus de vingt ans, c’est certain. Nos habitants montrent un bel exemple de civisme...»
Les quatre non-votants avaient une excuse !
La Selle-en-Luitré (35), avec 96,27 % de taux de participation, arrache la dernière place du tiercé de tête à Lanleff (22) qui termine 4 e , malgré une participation de 96 %. Sur les cent habitants inscrits, 96 se sont déplacés à la salle des fêtes pour voter. « Nous sommes très fiers de ce bon taux », souligne le maire, Maurice Goarin, pour qui « les 100 % n’étaient pas loin ! Mais sur les quatre personnes qui n’ont pas pu voter, trois sont hospitalisées et la quatrième, c’est mon fils, actuellement aux États-Unis ».
Bonne révision des listes électorales
Cinquième commune de ce classement breton et première finistérienne : Tréflévénez, avec 95,69 % et 200 votants sur 209 inscrits. Un excellent résultat qui ravit la maire, Anne-Marie Emily. « Outre le civisme des habitants, cela prouve que le travail de révision des listes électorales a été bien fait. Et puis, cela montre aussi que ces jours d’appel aux urnes sont l’occasion pour tout le monde, dans nos petites communes, de se revoir... » Même observation pour Jean-Yves Guillemot, le maire de Saint-Bihy (22). Sa commune est 7 e (95,33 % de participation), derrière Chancé (35). 143 des 150 inscrits ont fait une halte dimanche à la mairie. « Il y a une vingtaine d’années, nous avions fait 100 % », se souvient le maire. « C’était pour mon premier mandat, à l’époque. Mais ça vote toujours bien chez nous, c’est une grande fierté d’ailleurs ». Il est vrai que l’ambiance est plutôt sympa à Saint-Bihy, ces jours-là. Une petite buvette est, en effet, exceptionnellement installée à la salle des fêtes, puisqu’il n’y a plus de café ouvert dans la commune.
Ségolène Royal. Morbihan et Léon, terres de mission
Ségolène Royal a permis au Parti socialiste de retrouver un score qui correspond, peu ou prou, à son influence traditionnelle en Bretagne.
Avec 28,1 %, soit plus de deux points que sa moyenne nationale, la candidate socialiste peut être créditée d’un bon résultat. Non seulement, elle a effacé « l’accident » du 21 avril 2002, mais elle fait mieux que Lionel Jospin en 1995 (25,8 %). Depuis 1995, la carte électorale du PS n’a, à vrai dire, pas beaucoup changé. On y retrouve aujourd’hui les mêmes zones de force et de faiblesse. Ce n’est pas une surprise, la candidate socialiste obtient ses meilleurs résultats dans les Côtes-d’Armor, le Centre-Finistère, la basse Cornouaille, la Cornouaille morbihannaise et l’agglomération rennaise. Là, elle réalise des scores largement supérieurs à sa moyenne nationale et permet au PS de confirmer sa suprématie dans la plupart des villes. Incontestablement, le vote urbain demeure une des spécificités du PS breton.
Des zones de faiblesse
Côté zones de faiblesse, le Morbihan, à l’exception de Lorient et de quelques cantons de sa périphérie, reste pour ce parti une terre de mission. Même constat pour le Léon, dans le Finistère, où Ségolène Royal est dans la quasi-totalité des cantons assez largement en dessous de sa moyenne nationale, et souvent devancée par François Bayrou.
Nicolas Sarkozy. Les bastions traditionnels de la droite
Avec 27,8 % des voix, Nicolas Sarkozy réalise en Bretagne un score bien supérieur à ceux obtenus par Jacques Chirac en 1995 (20,9 %) et en 2002 (21,5 %). Le candidat de l’UMP est haut dans les bastions traditionnels du gaullisme : le Léon, la presqu’île de Crozon, le Vannetais, le nord-est de l’Ille-et-Vilaine. L’électorat de Nicolas Sarkozy est l’électorat classique de droite tel qu’il existe depuis des lustres. Dans les cantons du Léon, traditionnellement conservateurs, Nicolas Sarkozy dépasse systématiquement sa moyenne régionale et bien souvent sa moyenne nationale (31,18 %). À Ploudalmézeau et Lesneven, le candidat de l’UMP est au-dessus des 33 %. À l’autre extrémité de la Bretagne, sur le littoral sud, on retrouve dans certains cantons, à Vannes et autour de cette ville, des scores du même ordre. Le ralliement du maire de Vannes, François Goulard, à François Bayrou, n’a pas, semble-t-il, nui au résultat du candidat de l’UMP qui fait largement mieux que Jacques Chirac.
Plus de 38 % à Quiberon et Sarzeau
C’est le cas à Vannes-centre, où il n’est pas très loin des 34 %. L’un de ses meilleurs résultats, Nicolas Sarkozy l’obtient dans les cantons de Quiberon et de Sarzeau, avec respectivement 38,20 % et 40,76 %.
François Bayrou. Un de ses meilleurs résultats régionaux
Terre de vieille tradition démocrate-chrétienne, la Bretagne a donné à François Bayrou l’un de ses meilleurs résultats régionaux avec l’Alsace. 22,6 %, ce sont trois points de plus que son score national. Même s’il n’arrive en tête dans aucun canton, le candidat de l’UDF a toutes les raisons de se réjouir du vote des Bretons. Dans plusieurs communes du Pays bigouden, François Bayrou décroche même la première place. Mais ses meilleurs résultats, c’est dans les cantons du Léon et dans l’ouest de l’Ille-et-Vilaine que le Béarnais les obtient, en arrivant souvent juste derrière Nicolas Sarkozy. C’est le cas, notamment, dans les cantons de Lannilis, Lesneven, Ploudalmézeau. Preuve pour certains que le vote Bayrou est majoritairement un vote de droite. D’autant que dans ces cantons, Ségolène Royal a souvent réussi à se maintenir au-dessus de la barre des 20 %.
Devant Ségolène Royal dans quelques cantons
François Bayrou est également au-dessus de sa moyenne nationale dans une bonne partie du Morbihan, département, il est vrai, dirigé par un UDF. Dans plusieurs cantons dont ceux de Rohan, Saint-Jean-Brévelay, Quiberon, Locminé, il devance Ségolène Royal. Le candidat de l’UDF peut, en tout cas, se prévaloir d’avoir redonné en Bretagne des couleurs au centrisme et au courant démocrate-chrétien. .
Jean-Marie Le Pen. Loin des scores de 2002
Avec 7,2 % en Bretagne, Jean-Marie Le Pen est assez loin de ses scores de 1995 (10,2 %) et de 2002 (11,9 %). Partout, il perd du terrain, même si les baisses en pourcentage ne correspondent pas toujours à des baisses en nombre de voix, ceci en raison de l’augmentation très forte de la participation. Le candidat du Front national n’est au-dessus de sa moyenne nationale que dans sept cantons : Belz, Baud, Locminé, Saint-Jean-Brévelay, Rohan, Mauron et Maure-de-Bretagne. Pour mieux mesurer la perte d’influence du Front national, on précisera qu’en 2002, Jean-Marie Le Pen dépassait les 15 % dans plus de vingt cantons en Bretagne. Le Morbihan reste toutefois le département le plus perméable aux discours et aux thèses du Front national. Jean-Marie Le Pen y dépasse sa moyenne régionale dans plus des trois quarts des 42 cantons.
Sur la bande littorale
D’une manière générale, on constate que la carte électorale de la Bretagne met en valeur le vote Le Pen sur la bande littorale. Dans le Finistère, le candidat frontiste réalise, comme en 2002, ses meilleurs résultats dans les cantons de Crozon, Pont-Aven et Bannalec. Dans les Côtes-d’Armor, sans surprise, c’est dans les cantons de Paimpol, Plouha, Lézardrieux, qu’il est le plus haut.

24/04/2007.


Romain Pasquier, chercheur au CNRS, enseigne les sciences politiques à l’IEP (Institut d’études politiques) de Rennes. Il analyse le vote de dimanche, qui confirme l’ancrage à gauche de la Bretagne. (Photo A.L.B.)
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