A quatre jours du premier tour de l’élection présidentielle, les choses sont-elles figées ou peuvent-elles encore évoluer ? On constate, cette année, une très grande fluidité de l’électorat. Cette fluidité porte sur environ 30 % du corps électoral, ce qui est considérable.
N’était-ce pas déjà le cas, il y a cinq ans ? La fluidité observée en 2002 était d’une nature assez différente. Elle affectait chaque camp. Des électeurs de gauche ont ainsi hésité jusqu’au bout entre Lionel Jospin, les nombreux candidats des partis alliés du PS au sein de la gauche plurielle de l’époque, et les candidats de l’extrême gauche. Cette année, le phénomène ne se produit pas à l’intérieur de chacun des camps ; un nombre appréciable d’électeurs hésite entre la droite, la gauche et le centre. Cela tient en réalité au phénomène perturbateur qu’aura été la candidature de François Bayrou tout au long de la campagne électorale.
Quand ces électeurs flottants se décideront-ils ? Ils ne nous le disent pas, et, sans doute, ne le savent-ils pas eux-mêmes. Il y a, en fait, deux catégories d’indécis. D’abord ceux que je qualifierai d’indécis classiques. Ce sont souvent des femmes et des personnes à faibles revenus. Ceux-là s’intéressent assez peu à la politique. Et puis, cette année, de nombreux électeurs hésitent entre les offres électorales habituelles et l’offre nouvelle que représente la candidature de François Bayrou. Ceux-là veulent regarder le film jusqu’au bout et ils ne se décideront qu’au dernier moment.
Pensez-vous que les sondages ont davantage influencé les électeurs, cette année, que lors des scrutins précédents ? Ils ont joué un rôle dans la campagne, mais, contrairement à une idée reçue, ils n’ont pas influencé les électeurs. Les sondages ont surtout structuré les événements médiatiques. Ils ont ainsi largement contribué à crédibiliser la candidature de François Bayrou. Le déclic en faveur du candidat UDF s’est produit quand il a atteint des scores de 14 et 15 %. A l’inverse, les enquêtes d’opinion ont contribué à décrédibiliser la candidature de Dominique Voynet, notamment au moment de l’épisode Nicolas Hulot. Mais dire que les sondages influencent les choix des électeurs relève d’un fantasme tenace.
Même si François Bayrou ne devait pas être qualifié pour le second tour, n’est-ce pas lui qui aura constitué la surprise et même le fait majeur de cette élection présidentielle cuvée 2007 ? La percée de la candidature de François Bayrou a incontestablement été le phénomène de cette campagne présidentielle. Le président de l’UDF a remis en cause les schémas classiques. On pensait, au début de la campagne, que celle-ci serait structurée par le souvenir du 21 avril 2002 et par l’aspiration à un renouvellement générationnel. Or, l’événement le plus important aura été l’apparition d’une France modérée dont les électeurs se recrutent aussi bien dans les rangs de la gauche traditionnelle que dans ceux de la droite classique. La candidature de François Bayrou a grandement perturbé le clivage gauche-droite. Cela est dû au culot dont Bayrou a fait preuve en ayant tout misé sur le refus de ce clivage. Alors qu’en 2002 les adversaires du système s’étaient portés sur les extrêmes, on a vu apparaître, cette fois-ci, un candidat antisystème plus avouable.
La qualification de Jean-Marie Le Pen a constitué la grande surprise de 2002. Diriez-vous que les instituts de sondages ont mieux appréhendé, cette fois-ci, les intentions de vote en faveur du président du Front national ? Nous aurons la réponse dimanche, mais j’incline à le penser. Cinq élections sont intervenues depuis la dernière élection présidentielle. Qu’il s’agisse des élections régionales ou des élections européennes, les sondages avaient situé le vote Front national au niveau que l’on a constaté dans les urnes. Autour de 15-16 % aux régionales et très bas aux élections européennes. Lees techniques de saisie des intentions de vote en faveur de Le Pen se sont améliorées. Reste une incertitude. On constate pour l’instant qu’un cinquième environ des électeurs de Jean-Marie Le Pen se porte sur Nicolas Sarkozy. Toute la question est de savoir s’ils persisteront dans cette intention jusque dans l’isoloir. Cela peut changer la donne dans la mesure où il s’agit de 3 à 4 % du corps électoral.
Les candidats qui sont gros consommateurs de sondages se sont-ils servis des enquêtes d’opinion comme d’une feuille de route ? Je ne crois pas. Les candidats ont, en fait, été très réactifs à une actualité qu’ils saisissent grâce à l’ensemble des capteurs dont ils disposent comme les remontées de leur base militante et, désormais, la consultation systématique d’internet.
Le rapport droite-gauche, tel qu’il est constaté dans les derniers sondages, semble très favorable à la droite. Comment expliquer que l’écart annoncé pour le second tour soit si étroit ? Le rapport droite-gauche s’établit à un niveau proche de ce que l’on observe depuis 15 ans. 40-45 % pour la gauche et 55-60 % pour la droite. Là encore, le phénomène nouveau tient à la présence de François Bayrou. 35 % environ de l’électorat du centre-gauche traditionnellement aggloméré au bloc de la gauche se portent, cette année, sur la candidature du président de l’UDF. Cela se traduit par une matrice de report en faveur de Ségolène Royal, qui avoisine les 35 % des électeurs de Bayrou du premier tour. Et comme, par ailleurs, 10 à 12 % des électeurs du Front national du premier tour sont également tentés de se reporter au second sur la candidate socialiste, cela explique pourquoi l’écart mesuré pour le second tour est si étroit. Ce qui se passe, c’est que l’élastique est plus extensible qu’il ne l’a jamais été.
Cette élection présidentielle n’aura-t-elle pas été, au bout du compte, un référendum pour ou contre Nicolas Sarkozy ? Je ne crois pas à cette formule très en vogue. Cela se produira peut-être au second tour ; mais, pour ce qui concerne le premier tour, la campagne n’a pas tourné seulement autour de la personnalité du candidat de l’UMP. Les positions de Ségolène Royal et de François Bayrou ont très largement contribué à structurer l’opinion. Il n’y a pas eu véritablement un personnage central, mais trois (ou même quatre avec Le Pen). On ne peut donc réduire ce scrutin présidentiel à un choix pour ou contre Nicolas Sarkozy.