Le carton breton de Jean-Marie Le Pen, c’est dans le Morbihan, et dans les terres, qu’il l’a fait en 2002 : 26,92 % à La Grée Saint-Laurent (325 habitants), 23,46 % à Trédion (1.097 habitants), 29 % à Croixanvec, au second tour (164 habitants). Des bourgs, des villages, et aussi une petite ville : Quiberon, 5.
193 âmes, où tout le monde semble avoir oublié qu’ici aussi le FN a compté sur de solides appuis : 655 votes au premier tour (21,77 %), et 683 votes au second (20,49 %). « Tant que ça ? Vous êtes sûr ? », interroge l’adjoint aux finances, Gilbert Le Goff. Pour cet ancien prof de maths, qui votera Ségolène la semaine prochaine, ce vote est « incompréhensible ». « On a tout ici : des paysages sublimes, la tranquillité, la mer... ».
Quiberon : jeunes couples contre retraités aisés...
L’élu n’avance qu’une explication : « Ici la vie est chère, les loyers hors de prix. Beaucoup de jeunes s’en vont à cause de cela. Ils sont remplacés par des retraités aisés et c’est souvent mal vécu ». Plus de 65 % des résidences de la commune sont des résidences secondaires ! La population est de plus en plus âgée. A Noël, comme tous les ans, la mairie offre des cadeaux aux plus de 70 ans. En 2006, elle en a distribué plus de 1.100. « Même un couple d’enseignants n’aurait aujourd’hui pas les moyens de s’installer à Quiberon », assure Gilbert Le Goff. Quant aux actifs, près d’un sur deux (41,2 %) est employé. « Payé au smic, souvent avec un temps partiel imposé », témoigne un cadre de la mairie qui voit se multiplier les cas de jeunes contraints de refuser un CDI, faute de revenus suffisants pour se loger. Un terreau favorable au FN ? Jean-Michel Belz, maire divers droite, candidat à la députation, estime que le phénomène est national. « Les gens ne savent plus pour qui voter. Ils en ont marre des promesses non tenues, des petits arrangements entre amis au pouvoir. Ils veulent montrer leur désaccord. Alors, comme ailleurs, ils votent FN. »
« Ici, l’étranger c’est le Parisien »
A Quiberon, pas d’immigrés, pas d’insécurité. « Ici, l’étranger, c’est le Parisien », avance très sérieusement un habitant du cru. En été, la population est presque multipliée par 20. Un vivier de 90.000 personnes au bout d’une langue de terre reliée au continent par une seule route. « Nous aussi on a droit à la racaille en été. Il y a toujours des histoires. Du coup, les gens ont peut-être peur d’être envahis », hasarde, derrière son zinc, la serveuse d’un bistrot du port. « C’est un vote de protection, analyse Yves Le Floch, conseiller municipal et propriétaire d’un camping. Quand il y a un problème ici, cela prend vite des proportions. Les gens parlent beaucoup. Tout se sait ». A Quiberon, on parle beaucoup, mais personne n’ose avouer ses penchants pour l’extrême droite. « Il n’y a pas de ça chez moi, tranche Daniel, co-gérant du Royal, le café des habitués du coin. Ici, il n’y a que des modérés. Fin 2006, les gens parlaient beaucoup de la campagne qui débutait. Plus maintenant. Cela m’inquiète. Les gens sont dans le flou. Ils ont connu la droite, la gauche. Ils sont complètement paumés. » « Allez voir du côté des pêcheurs », confie, sur le ton du secret, un habitué. Les pêcheurs, à cette heure matinale, on est sensé en rencontrer au bar de la Marine. C’est là qu’on trouve Jean-Luc, 40 ans. Lui assure ne « pas parler politique » avec les collègues. Il finit par concéder : « Ils votent Le Pen, surtout les anciens. Mais ils savent bien qu’il ne passera jamais. Ce n’est pas ce qu’ils veulent ». Devant un verre de blanc, deux anciens éludent. « On parle pas de ça. De toutes façons, ils disent tous la même chose ». A Quiberon, le vote FN reste un mystère.
A Trédion, la peur des gens du voyage
Peut-être aurons-nous plus de chance à une soixantaine de kilomètres de là, danss les terres. A Trédion, un village de 1.097 habitants niché au cœur d’une forêt de 2.500 ha, à 25 km au nord-est de Vannes. Trédion, son château du XIV e -XIX e , son camping deux étoiles, ses six commerces, ses circuits de randonnées et de VTT. Trédion et ses 23,46 % pour Jean-Marie. Le sujet dérange. Le village avait déjà été pointé du doigt, dès l’entre deux tours. A l’époque, on avait expliqué que le FN avait toujours fait de bons scores ici. Il y avait même eu un maire FN, le vicomte de Rougé, en 1989, qui avait cru bon déclarer sa flamme à Jean-Marie, trois ans après avoir été élu « sans étiquette ». « Il n’a fait qu’un mandat », insiste un élu. On avait aussi expliqué que les débats sur l’insécurité avaient beaucoup pesé. Certains avaient désigné la communauté des gens du voyage, sédentarisée depuis une trentaine d’années sur un terrain de la commune. Ces derniers avaient réagi à la vindicte en bloquant le bourg quelques heures. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ? « Beaucoup de choses », coupe Jean-Pierre Rivoal, maire sans étiquette élu en 2001. Avant, Trédion avait l’image d’une commune vieillotte, perdue au milieu de nulle part. Aujourd’hui, le bourg revit. Tout-à-l’égout récent, bourg joliment réaménagé, nouveaux commerces, création d’un lotissement, arrivée de jeunes couples... « On a deux naissances par mois, contre quatre-cinq par an auparavant, souligne le maire. Nous allons bientôt construire un autre lotissement et une grande salle polyvalente. » Une quinzaine d’associations ont également vu le jour. « On consacre 10 € par habitant pour créer du lien social. C’est trois fois plus que la moyenne nationale. »
« Il ne faut pas rêver ce sera pareil ce coup-ci »
Un électeur sur quatre revotera-t-il Le Pen la semaine prochaine ? Monsieur le maire « ne sait pas », mais précise qu’un quart de l’électorat a été renouvelé et qu’il n’y a « plus aucun problème d’insécurité ». « On a juste un ou deux cambriolages par ci, par là, comme partout. On ne peut pas dire qu’on est embêtés ! », précise André Caillaud, conseiller municipal et président du club des supporters. Dans le bourg, sous couvert d’anonymat, ils sont plusieurs à penser le contraire. « On sait tous qui commet ces infractions. Pourquoi rien n’est fait ? Nous, on ne nous loupe pas quand on roule trop vite... » Mais l’insécurité n’est pas la préoccupation majeure des Trédionnais. « C’est l’emploi et le pouvoir d’achat, bougonne Patricia, la patronne du bar Le Relais. Moi, j’ai 51 ans et je devrai travailler jusqu’à 65 ans pour avoir une retraite, pas correcte, mais potable. Et mes journées, elles commencent à 7 h et se terminent au mieux à 20 h. » Pour elle, « 2002 n’a pas du tout été une surprise ». « Les gens en avaient ras le bol. Mais il ne faut pas rêver, ce sera pareil ce coup-ci. Rien n’a changé. Tous les ouvriers que j’entends vont voter Le Pen au premier tour. » Pour la première fois de sa vie, elle-même se dit « indécise ». « J’ai toujours voté RPR. Là, je ne sais plus. » Elle n’ira pas vers les extrêmes qu’elle juge « trop dangereux ». « C’est vrai, les gens en ont ras le bol, acquiesce Denis, gérant de l’épicerie-boucherie. On sent qu’ils freinent leurs dépenses. Les fins de mois sont difficiles. Il y a aussi une sensation d’abandon, le sentiment qu’on s’occupe plus des villes et des banlieues. »
Michel, 20 ans : Le Pen ou... Besancenot
Jean-Pierre Guelaff, président de la société de chasse, voit aussi pointer le museau du FN autour de lui. « C’est reparti pour Le Pen, soupire-t-il. Même de la part de gens que je n’aurais jamais soupçonnés ! » Lui se dit surtout effaré par les raisons avancées par ceux qui se déclarent. « Ce n’est qu’un vote protestataire. Ils reconnaissent que ce n’est pas sérieux, mais ils disent faire cela "pour faire chier les politiques qui se foutennt de notre gueule." » D’autres n’avancent aucune explication. « Ils n’en ont pas. Ils ne suivent pas la campagne, ne lisent pas les journaux, mais ils restent rivés sur leur choix. » Le seul électeur déclaré, nous l’avons rencontré au bord de l’étang aux Biches, près du château. C’est là que Michel (*), 20 ans, cuisinier et Trédionnais, vient régulièrement pêcher la truite. Pourquoi Le Pen ? « Les autres ont l’air faux cul. Ce que Le Pen veut faire a l’air plus intéressant, bredouille-t-il. Il est pour faciliter le travail. » Le jeune homme réfute l’idée d’un parti raciste, dit même « se foutre de la préférence nationale ». Et finit par dire qu’il hésite avec « un autre ». « Euh, Clemenceau ? Non, euh, Besancenot. C’est bien ce nom là ? » Besancenot ? « Ben, oui, il est jeune. On entend sa voix. Oui, il a une bonne voix. »
(*) Le prénom a été changé.
Hervé Chambonnière. 14/04/2007