Il y a quelques semaines, vous avez déclaré lors d’un déplacement à la Réunion que vous commenciez à « sentir cette campagne ». Êtes-vous toujours aussi confiant ? Depuis le début de cette campagne, je ne me suis donné qu’un seul objectif : rencontrer les Français, écouter ce qu’ils ont à me dire et leur proposer un projet précis et concret, qui changera vraiment les choses. C’est ce que j’ai fait à Rungis, à Charleville-Mézières, à Nantes, à Agen ou à la Réunion, et c’est ce que je ferai jusqu’au bout car cela me permet, justement, de sentir ce que les Français attendent de cette campagne. Les résultats sont là : après avoir été privés de débat en 2002, les Français se passionnent pour celui-ci. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’on y parle enfin des questions qui les intéressent : la carte scolaire, le pouvoir d’achat, le travail, l’immigration ou l’identité nationale. Je vous le dis sur le ton de la confidence, j’éprouve une certaine satisfaction à voir des candidats qui, le matin, me jugeaient irresponsable d’oser parler de tel ou tel sujet, y consacrer, le soir, leurs discours et leurs interviews pour, parfois, prendre des positions proches des miennes. Alors, croyez-moi, je continuerai à parler de tout jusqu’au dernier jour, parce que c’est ce que les Français attendent de moi et parce qu’à vrai dire, je ne conçois pas la politique autrement.
Depuis quelque temps, vous affirmez avoir « changé ». En quoi ? J’ai changé parce que l’exercice des responsabilités au service des Français m’a changé. J’ai ressenti l’immense responsabilité morale qui accompagne le pouvoir. J’ai changé parce qu’on ne peut pas rester indifférent à la souffrance et à la douleur de la famille d’une victime, parce qu’on ne peut pas rester les bras croisés devant le récit des injustices qui frappent, chaque jour, certains de nos compatriotes, parce qu’on ne peut se résigner à l’inaction quand on fait constamment face à un pays qui crie son besoin de changement et qui ne veut plus accepter l’inacceptable. Tout cela a changé la manière dont je vois les choses : j’ai compris que l’on ne pouvait pas vouloir l’ordre sans le mouvement et que c’était l’ordre en mouvement qui pouvait faire reculer les injustices. Je n’ai pas eu peur de porter des idées qui ne correspondaient pas totalement à celles que certains se faisaient dans ma famille politique, comme la suppression de la double peine ou la discrimination positive. J’ai appris à travailler avec ceux qui n’avaient pas toujours les mêmes opinions que moi, à rassembler ma famille et à construire, avec elle, un projet qui fasse naître une espérance. C’est cette espérance que je veux porter aujourd’hui et je peux vous dire que ces derniers mois passés auprès des Français n’ont fait que renforcer ma détermination.
Vos adversaires vous décrivent comme une personnalité anxiogène, voire inquiétante. Comment comptez-vous faire pour gommer les aspects abrupts de votre personnage public ? J’ai été ministre de l’Intérieur pendant quatre années. Cela ne vous rend pas populaire auprès de ceux qui n’ont toujours pas compris - mais peut-être ne veulent-ils pas comprendre - que c’est à la police d’arrêter les voyous et non aux voyous d’arrêter la police. Les Français, eux, l’ont bien compris, et je vais vous avouer quelque chose : c’est tout ce qui m’importe.
Les événements de la gare du Nord ne viennent-ils pas écorner l’image sécuritaire que vous aviez donnée de vous-même ? Qu’est-ce que l’on a vu à la gare du Nord ? D’un côté, des voyous qui font de la surenchère permanente et multiplient les provocations, de l’autre, des policiers capables d’un calme, d’un sang-froid et d’une maîtrise hors du commun. Malgré plusieurs heures de violences, les seuls blessés à déplorer sont du côté des forces de l’ordre et des agents de la SNCF et de la RATP. On ne se donne même plus la peine de le remarquer, mais permettez-moi tout de même de le souligner et de redire aux forces de ppolice toute mon admiration et tout mon respect. Une fois de plus, ils ont fait honneur à la République. Si certains veulent me juger sur mon bilan, qu’ils me jugent là-dessus. Mais qu’on ne compte pas sur moi pour prendre le parti ou trouver des excuses à ceux qui, non contents de frauder, dégradent une gare à une heure de grande affluence et terrorisent des centaines de personnes, qui n’aspirent qu’à rentrer chez elles après une dure journée de travail : je laisse ça bien volontiers à mes concurrents.
La presse s’est fait l’écho de certains dysfonctionnements au sein de votre équipe de campagne. Diriez-vous aujour-d’hui que votre staff est en ordre de marche ? Il l’a toujours été et il ne peut d’ailleurs en être autrement car une campagne présidentielle, c’est une aventure personnelle, mais pas une aventure solitaire. J’ai voulu une équipe ouverte à tous les talents, mobilisée et réactive, capable de me donner chaque jour plus pour que je puisse aller davantage à la rencontre des préoccupations majeures des Français. Je l’ai autour de moi. C’est une chance rare, que je mesure à sa juste valeur.
Comment comptez-vous con-trer François Bayrou dès lors que, selon toute vraisemblance, vous aurez besoin des voix de ses électeurs pour gagner au second tour ? Je ne fais pas de la politique pour contrer les uns ou affronter les autres, mais pour proposer aux Français un projet qui porte un vrai changement et qui leur redonne une espérance. Les Français ne l’entendent pas différemment : si certains des électeurs de Ségolène Royal se découvrent une passion soudaine pour François Bayrou, c’est que la candidate socialiste ne propose rien. Bientôt ils découvriront qu’il en est de même avec François Bayrou. Qui peut sérieusement croire que l’on va changer les choses en ne prenant qu’une décision, celle de ne pas décider ? Certains nous assurent que la réflexion est en cours, que les propositions affluent et que les ralliements vont se multiplier. Je n’ai qu’une chose à leur dire : qu’ils se dépêchent. A trois semaines du premier tour, un candidat doit avoir des idées, une équipe et une majorité.
Ségolène Royal est votre principale adversaire. À l’expérience, diriez-vous qu’il est plus difficile d’affronter une femme qu’un homme ? Ségolène Royal a de nombreux atouts, dont celui d’être une femme. C’est en soi une image de renouvellement. Cela dit, je vous le dis avec franchise : je ne crois pas que le fait d’être un homme ou une femme soit la question essentielle aujourd’hui. Ce qui importe, c’est que chaque candidat incarne un projet et dessine un nouvel avenir pour notre pays. Sur ce point, il y a là une différence majeure entre la candidate socialiste et moi : je porte un projet de mouvement, fait de propositions originales et fortes, là où Ségolène Royal défend un projet conservateur, dont les recettes ont déjà fait la preuve de leur inefficacité. Quand je vois Mme Royal envisager d’étendre les 35 heures, ou trouver des excuses aux émeutiers de la gare du Nord, je me dis que ce qui nous sépare est bien plus profond qu’une simple différence de genre.
L’annonce de la création d’un « ministère de l’immigration et de l’identité nationale » a choqué jusqu’à certains de vos soutiens. Votre démarche n’a-t-elle pas pour objectif de contenir une éventuelle poussée de Jean-Marie Le Pen dans les dernières semaines précédant le premier tour ? Je vais vous dire une chose très simple : c’est en abandonnant à l’extrême-droite des questions essentielles, comme celles de la nation et de l’immigration, que l’on a fait du Front national ce qu’il est aujourd’hui. Je suis, pour ma part, décidé à parler de l’identité nationale comme je parle de l’immigration, c’est-à-dire en républicain conscient de ses responsabilités. Prenez la question de l’immigration. Pendant vingt ans, nous sommes restés prisonniers d’une alternative insensée entre deux extrémismes : la suppression de toutes les frontières d’une part, l’immigratiion zéro d’autre part. J’ai refusé chacun de ces excès pour construire une politique d’immigration choisie, à la fois juste et raisonnable. Je fais de même avec l’identité nationale : les uns prétendent qu’elle n’existe pas, les autres en font un facteur d’exclusion. Je leur réponds simplement : il y a bien quelque chose qui distingue la France et les Français des autres peuples du monde, et à mes yeux, nous sommes tous les gardiens de cette singularité. Il nous revient donc de faire partager ces valeurs et cette histoire exceptionnelle à ceux que la République accueille sur son sol. Et comment les leur faire partager si on ne leur en parle pas ? Je considère que le plus beau cadeau que nous puissions leur faire, c’est de leur permettre de participer à leur tour à la construction et à la vie de notre identité nationale.
Vous annoncez, si vous êtes élu, que vous serez un président qui gouverne. Cela ne rend-il pas inutile la fonction de Premier ministre ? Etre un président qui gouverne, c’est justement être un Président qui s’appuie sur une équipe soudée, bien dirigée, et le rôle du Premier ministre sera tout à fait essentiel à cette fin. Ce dernier aura à animer une équipe de quinze ministres, qui ne seront pas de simples collaborateurs, mais de vrais responsables politiques, qui exerceront pleinement leurs responsabilités et dirigeront leur administration. La France a de grandes réformes à mener, je suis donc sûr que chacun aura largement de quoi faire.
Propos recueillis pas Philippe Reinhard. 02/04/2007