Qu’elle est longue la liste des candidats « malheureux », écartés de la course à la présidentielle par un « scud » médiatique ! Chaban et sa feuille d’impôt en 1972, Giscard et les diamants de Bokassa en 1979, Balladur et l’affaire Schuller-Maréchal en 1995... Citons aussi Jospin et les « révélations
» de l’entourage de Chirac sur son passé trotskiste et sa supposée trop bonne affaire, montrée du doigt (à tort) par une militante RPR, lors de l’achat de sa maison à l’île de Ré. N’oublions pas non plus, dans le même style, le frère de Ségo issu de la DGSE et impliqué dans l’affaire Greenpeace. Et surtout la vidéo d’Angers dans laquelle elle pointe les heures supp' des enseignants dans le privé. Infos obligeamment transmises par des équipes adverses ? La feuille de Chaban, c’est l’entourage Chirac qui l’aurait transmise. La vidéo de Ségo sur les enseignants ? Longtemps désignée, l’équipe de DSK n’aurait rien à voir dans ce coup-là. Selon une bonne source, l’info aurait été complaisamment diffusée par un proche du ministre de l’Intérieur, ayant récupéré la vidéo.
Les amants de Ségo les villas de Sarko
« En période électorale, on nous inonde "d’infos". Cela tire de partout », rapporte Hervé Liffran, une plume du Canard Enchaîné. Alain Guédé, le rédacteur en chef de l’impertinent volatile, reçoit à lui seul près de 140 à 150 messages chaque semaine. Quand nous le rencontrons au siège du journal, à deux pas du Louvre, deux hommes patientent dans le hall. Ils veulent rencontrer un journaliste, pour « une affaire très grave ». Ils ont « des infos » sur François Baroin, successeur de Nicolas Sarkozy à l’Intérieur. Des promesses de « révélations », le Canard en reçoit des dizaines chaque jour. Des infos ? « Non, souvent des affaires personnelles. » Vengeances de salariés licenciés ou de collaborateurs humiliés, délires, paranoïa ou fantasmes de citoyens dérangés... Dans les messages : des amants et lieux de rendez-vous amoureux de Ségolène Royal, des adresses de propriétés de Nicolas Sarkozy, des palais de Chirac à Venise et au Maroc, des voitures de sport de Fabius et DSK... Tout et n’importe quoi. « Impossible de tout vérifier, commente Hervé Liffran. On passe peut-être à côté de trucs importants. On laisse de côté tout ce qui touche à la vie privée. Nous ne retenons que les histoires dont on peut recouper les informations. Et puis, on marche beaucoup au flair. »
L’appartement de Neuilly
L’affaire de l’appartement de Nicolas Sarkozy, c’est eux. Trois semaines de boulot acharné pour Hervé Liffran. Au départ, une rumeur qui circulait depuis longtemps à Paris. A l’arrivée, une bombe passée relativement inaperçue : un cadeau de près de 300.000 € (réduction sur le prix, prise en charge d’une partie des travaux d’aménagement en duplex et d’embellissement) consenti par un promoteur qui, étrangement, serait devenu « le favori de la mairie de Neuilly ». Des faits qui, s’ils étaient judiciairement établis, et non prescrits, seraient susceptibles de recevoir plusieurs qualifications pénales : recel d’abus de bien social, prise illégale d’intérêt, corruption passive ou trafic d’influence. Mais aucune information judiciaire n’a été ouverte.
« Monsieur Propre » et « le bouseux provincial
» Le Canard a aussi enquêté sur les trois autres principaux candidats. Ségo, la championne de « l’ordre juste » qui, toujours selon l’hebdo satirique, réussit à s’exonérer d’une partie de l’impôt sur la fortune (ISF) en raison de la sous-évaluation de sa villa de Mougins ; Le Pen, « monsieur propre », « l’homme du peuple », multimillionnaire poursuivi plusieurs fois pour fraude fiscale ; Bayrou, enfin, « qui se fait passer pour un bouseux provincial », officiellement « exploitant agricole » : une qualification qui lui permet de faire classer son patrimoine (vaste demeure, plusieurs pur-sang) en « biiens professionnels » et d’échapper ainsi à l’ISF.
« Les Français s’en foutent »...
Dans les médias, les couacs du Canard ont été repris timidement. Pourquoi ? Seule Arlette Chabot a accepté de répondre, dans l’émission Arrêt sur images, sur France 5 : « Je crois que les Français s’en foutent de savoir qui paie l’ISF ou combien X ou Y a payé sa maison. Ce qui les intéresse, ce sont les questions de pouvoir d’achat et d’emploi, et quel projet les candidats ont pour eux. » « Les Français considèrent cyniquement que tous les politiques mettent la main dans le pot de confiture. C’est un acquis », déplore Alain Guédé. Guy Birenbaum, éditeur (Karl Zéro, John Paul Lepers, etc.) et chroniqueur atypique : « La morale n’est plus un argument de campagne. Regardez en 2002 : difficile de trouver plus honnête que Jospin. Il a perdu parce qu’il avait le charisme d’un chou-fleur ! »
Chirac réélu, Le Pen toujours à plus de 10 %
Présenté comme un spécialiste des manipulations et des coups tordus - ce qu’il conteste toujours -, Yves Bertrand, ancien patron de la direction centrale des RG pendant une période record de douze années, dresse un autre constat : « Il y a moins d’affaires, et moins de reprises quand, finalement, un dossier sort. » En tout cas, « aucune vraie révélation pendant cette campagne ». Pour lui, elle a débuté « trop tôt » et les citoyens seraient déjà lassés par la guéguerre que se livrent les candidats. Des mots qui font se gondoler Guy Birenbaum : « Depuis qu’Yves Bertrand a quitté son poste en 2004, on s’emmerde un peu. Il y a beaucoup moins de coups tordus. Quelle coïncidence ! » Des infos, lui assure en avoir plein. Il devait même publier un « livre explosif » sur les manipulations, leur orchestration, comment les infos sont distillées puis diffusées. Sortie suspendue. « Il n’y a plus d’affaires parce que les journalistes sont fainéants et que la police et les politiques les manipulent », assure-t-il. « Après les très nombreuses enquêtes judiciaires, les procès, les politiques se sont adaptés, analyse pour sa part Alain Guédé. Les dossiers sont de plus en plus souvent internationaux. Pour nous, à cette échelle, il devient très difficile d’investiguer. » A quoi bon, de toute façon ? « Chirac a bien été élu malgré toutes les affaires qui sont sorties. Et elles étaient gratinées, acquiesce Alain Guédé. Pour Le Pen, ce n’est pas la première fois qu’on dit qu’il n’est pas le monsieur propre qu’il prétend être. Et il est toujours à plus de 10 % ! »
Jospin flingué en plein vol !
Fini les affaires ! Las ! La mode est à la course à la petite phrase. La chasse à la bourde. On ne détruit plus un candidat avec une feuille d’imposition. Il suffit de brosser sa personnalité. Et ça, les Français adorent. Regardez-les se presser aux meetings pour vérifier si leur élu a bien du charisme. Regardez les scores d’audience des émissions de divertissement où les candidats viennent parler des livres qu’ils lisent, des films qu’ils regardent et des humoristes qui les font rire. En 2002, Jospin, poussé à bout par les attaques sur sa personne, finit par lâcher dans l’avion du retour de La Réunion une phrase assassine sur Chirac (« vieilli, usé, fatigué »). Jospin, le candidat glacial (les Français auraient préféré dîner avec Chirac, selon un sondage de l’époque), apparaissait ainsi, en plus, comme une langue de vipère. Flingué en plein vol ! « Qu’on tente de déstabiliser l’adversaire, c’est de bonne guerre. Qu’on y accorde autant d’importance et qu’il y ait autant de relais pour diffuser ces infos, c’est beaucoup plus choquant », estime Alain Guédé.
Le chat de Mazarine le scooter de Sarko-fils
« Il y a une vraie partialité dans le traitement de l’info, s’indigne Me Mignard, un proche de Ségolène Royal. Ne retenir en Chine qu’une phrase alors que c’est sans aucun doute la canddidate qui a été la plus active pour défendre les droits de l’Homme, c’est tout simplement scandaleux. » Il y eut aussi la bravitude, les sous-marins, et des infos qu’il estime tendancieuses, présentées comme des bourdes (Corse, Hezbollah, etc.). De l’autre côté, Sarko s’emmêla lui aussi sur le nombre de sous-marins (moins relayé). Et eut droit à l’épisode du scooter du fiston. A noter, d’ailleurs, le fils Hollande bénéficia du même traitement de faveur, et Mitterrand, en son temps, envoya un avion du Glam chercher en province le chat de Mazarine, perdu lors d’un déplacement présidentiel... « Cette campagne, c’est la Star Ac' ! » s’étrangle Guy Birenbaum. Derrière son affiche originale de mai 68 « Le vote ne change rien, la lutte continue », les pieds sur son bureau, l’éditeur rebelle avoue ne plus voter. « A quoi sert le suffrage universel si c’est pour assister à pareille mascarade ? Les Français ont la télé, les journalistes et les politiques qu’ils méritent ! »
Le costume de la victime
Mais il y a mieux que les petites phrases. Pour s’attirer la sympathie des électeurs, rien ne vaut d’endosser le costume de la victime. Rappelez-vous, Chirac, en 1995, trahi par Balladur. Un candidat rendu attachant par les Guignols. « Cela me gratte un petit peu, là », lançait la marionnette en passant la main dans son dos, où étaient fichés trois ou quatre couteaux. Plus récemment, il y avait Sarko, victime (plus ou moins consentante, on le sait aujourd’hui) de l’affaire Clearstream. Ségo, pas en reste avec les méchants éléphants qui voulaient écraser la gazelle. Puis Ségo victime de mystérieuses officines et autres cabinets noirs (affaire Rebelle, cambriolages, écoutes supposées). « De la mauvaise foi ! réplique un commissaire du ministère de l’Intérieur. Laisser entendre qu’elle était victime de coups tordus, que le ministre était un vilain espion fliquant tout le monde : pour moi, ça, c’était un vrai coup bas. » Le directeur de campagne de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, se veut plus précis : « l’affaire des RG a été montée pour servir de rideau de fumée. On verra que c’était une manipulation socialiste, qu’un syndicaliste était à l’origine de la fuite. » La campagne est loin d’être terminée. Il reste encore quatre semaines avant le premier tour. Alors, qu’est-ce qui pourrait encore secouer les Français ? C’est Guy Birenbaum qui répond : « Le Pen en tête au premier tour ».
Hervé Chambonnière. 26/03/2007