On trouve de tout sur les chemins virtuels de la « Netcampagne ». De nouvelles têtes et de vieux routiers, qui se démènent tous pour faire avancer leurs idées. Côté nouveauté, une blogueuse aux yeux verts a fait son apparition dans le sillage de François Bayrou, car « il est le seul à proposer un rassemblement
d'hommes et de femmes sur leurs compétences, plutôt que sur leurs étiquettes partisanes »,
dit-elle avec une voix éraillée, mais un sourire à craquer. Quitterie Delmas, 29 ans, est attachée parlementaire et mère de deux enfants. « S'il n'y avait pas eu mon blog, je me serais peut-être fait couper la tête à l'UDF, parce que je remue trop. »
Machines de guerre
Mais grâce à Internet, et à un visage à la Liz Hurley, elle est devenue une star des plateaux de télé, et la nouvelle figure de proue de François Bayrou. Résultat, entre les « jeuneslibres.hautetfort.com » et « osezbayrou.fr », les centristes se déchaînent sur le Net, et cartonnent dans les sondages. Changement de décor au troisième étage du 282 boulevard Saint-Germain, QG de la candidate socialiste, où la porte d'entrée vient d'être renforcée. Dans ce grand appartement s'active la fine fleur des militants PS, sous la direction de Christophe Chantepy, directeur de cabinet de la campagne, qui a imaginé le site Désirs d'avenir. La « Netscouade » s'est installée dans une pièce au bout d'un long couloir : quatre tables, avec quatre personnes et leurs ordinateurs autour de chaque table.
« Nous faisons de l'activisme en ligne », explique le responsable de la Netcampagne pour Ségolène Royal, Benoît Thieulin, qui est un peu le mécano de la Générale dans la blogosphère. Vif comme un lutin, Thieulin, 34 ans, estime que
« le Web change profondément la manière de faire de la politique. Les gens n'attendent plus un programme tout ficelé, ils veulent y contribuer, et pouvoir le modeler ».
D'où cette maturation lente et collective du pacte présidentiel, dont le processus relève autant de l'alambic charentais, que de l'encyclopédie Wikipédia. Au total, 135.000 contributions ont été recueillies en un an sur le site désirsdavenir. org. Elles ont abouti à une synthèse de 695 pages baptisée « Les cahiers d'espérance ». Avec le Net, " nous anticipons sur les thèmes de discussion en train de monter »,
détaille Thieulin, « et nous gérons les militants, qui reçoivent des kits participatifs pour animer les débats locaux ».
Rive droite, au siège de campagne de Nicolas Sarkozy, 18 rue d'Enghien, dans le quartier de « la petite Turquie », l'ambiance est plus solennelle, mais le dispositif est comparable.
« Internet est un moyen de recrutement et de mobilisation, nous enregistrons en moyenne 500 adhésions par jour, mais un passage de Nicolas au 20 heures en provoque 3.000 »,
assure Thierry Solère, le responsable de la stratégie internet. C'est aussi un « nouvel outil pour écouter les Français, et un nouveau média pour leur parler ».
Maire-adjoint de Boulogne-Billancourt, et conseiller général des Hauts-de-Seine, Thierry Solère, 35 ans, montre Oméga et portable Blackberry, mise à fond sur Internet, qui « est une source d'économie importante pour les entreprises comme pour les partis politiques ».
D'autant plus que son équipe compte deux salariés et vingt bénévoles. Le tout bien structuré, en trois sites : « sarkozy.fr », piloté par François de La Brosse, un publicitaire, « debat-sarkozy.fr » animé par le célèbre blogueur Loïc Le Meur, et « supportersdesarkozy.com » dirigé par Yves Jégo, député de Seine-et-Marne. Une vraie machine de guerre, avec réunion de cadrage tous les matins à 9 h.
Séduire l'étranger
Au coeur du système, NSTV, Nicolas Sarkozy TV, offre 15 chaînes, permettant de faire cohabiter une vidéo sur la politique de Défense du candidat, et un rap de Gérard et Tony, histoire de ratisser large. En France comme à l'étranger, où l'UMP espère séduire la majorité des 835.000 électeurs inscrits, contre 300.000 en 2002.
« 70 % des Français installés à Londres votent Sarkozy »,
affirme Thierry Solère, qui rentre de Pékin. Les socialistes tentent également de jouer cette carte, et ils ont profité du décalage horaire pour recruter des modérateurs-militants à New York, à San Francisco, et à Bangkok, de façon à surveiller leurs sites en permanence. Car les coups bas et le « cybersquatting » se développent sur la toile, où l'intox fait partie de la règle du jeu. Même si le PS se défend d'avoir recours à ce genre de pratiques : « pas d'achat de mots-clés, ni de base de données », jure Thieulin de sa voix de bronze.
Quel impact ? « Nous avons arrêté depuis le 1 e r janvier »,
promet Solère pour l'UMP, qui dispose cependant de 500.000 adresses électroniques de Français, « dûment déclarées à la CNIL », qui lui permettent de mobiliser ce réseau par un simple clic.
« Nous sommes persuadés qu'Internet va avoir une influence sur le résultat », poursuit Thierry Solère, « mais lequel, c'est difficilement mesurable ».
Même flou au PS : « On n'arrive pas vraiment à mesurer l'impact de tout cela », reconnaît Benoît Thieulin. C'est en tout cas la première fois qu'Internet trouve sa place dans le paysage d'une campagne électorale, avec sondages en ligne et sites comparateurs de programmes. Tout candidat peut maintenant avoir son propre média, sans attendre les 500 sacro-saintes signatures. Plus de salle à réserver, un site suffit. Plus de tracts à distribuer, 100 blogs feront l'affaire. Les campagnes d'affichage ne sont plus autorisées, mais forums et tchats sont recommandés.
De la dynamite
Internet dynamite les médias traditionnels et les partis pyramidaux. Les jeunes UDF de Paris ont diffusé sur leur site la vidéo d'Alain Duhamel se prononçant pour Bayrou, lui coupant ainsi la parole et les ailes sur France 2, puis RTL. Les royalistes, eux, ont pu se développer en marge du PS, en lançant « lesjeunespoursegolene.net » qui a permis de court-circuiter les jeunesses socialistes de « mjsfrance.org », acquis aux éléphants du parti. Ségosphère contre Sarkosphère, reste-t-il de la place pour les autres ? Le Front national monte en première ligne lui aussi, même si son « Journal de bord » se limite à quatre vidéos pour tout le mois de février. Quant au diocèse de Gap, il vient d'ouvrir un blog sur l'Église et la présidentielle, qui traite aussi bien de la liberté religieuse, de la dignité de la femme, ou des personnes âgées, sous la houlette du très médiatique Mgr di Falco. Même les initiatives individuelles trouvent un écho. Le romancier Alexandre Jardin, excédé par le « quoi faire » des hommes politiques propose « comment le faire » sur son site mode d'emploi. « Commentonfait.fr » permet de télécharger le programme de tous les candidats, et donne accès à chacun de leur site. Mais il semble débordé par son succès : « le serveur saute plusieurs fois par jour, dès qu'il y a plus de 20.000 visiteurs en même temps », confie l'internaute amateur, qui a déjà dépensé 5.800 euros pour apporter sa pierre à la blogosphère.
Gros enjeux
Les moyens déployés par les formations politiques donnent une idée des enjeux (lire ci-contre). Parmi les 12 millions de Français connectés en haut débit, 24 % des électeurs internautes estiment qu'ils pourraient être influencés dans leur vote par Internet, selon un sondage réalisé pour RTL par Harris Innteractive. Cela fait donc plus de 2,8 millions de personnes ! Lors du référendum sur la constitution européenne, en 2005, le site d'un professeur marseillais, Etienne Chouard, était devenu l'étendard des « nonistes », préfigurant leur victoire avec 55 % des voix. Du coup, plus aucun parti ne veut rater le train, et ce n'est qu'un début. « Députénautes », et « cybermaires » vont se multiplier aux législatives et aux municipales. Mais les uns et les autres ont toujours besoin du papier pour exister