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Seznec. L'impossible réhabilitation Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Cour de révision. Réponse le 14 décembre

Encore deux mois d’attente ! Le 14 décembre, à 14 h, Denis Seznec saura s’il a gagné le combat de sa vie, si la Cour de révision décide ou non, de « décharger la mémoire » de Guillaume Seznec, condamné en 1924 aux travaux forcés à perpétuité pour le meurtre de Pierre Quéméneur. Hier, à Paris, les avocats et le petit-fils du condamné ont mis le paquet pour convaincre la Cour qu’il y avait bel et bien eu erreur judiciaire.

« Il y a des moments où l’Histoire et la Justice ont rendez-vous... », a déclaré, hier, Denis Seznec, la gorge nouée, à l’issue de huit heures de longs débats. « Si une erreur judiciaire comme celle-là n’est pas reconnue, a-t-il poursuivi, il y a de quoi s’asseoir et pleurer... »

La journée « historique » a démarré à 7 h 30, boulevard du Palais, à Paris. « Ne m’en voulez pas, confie alors Denis Seznec, sur le trottoir, il ne faut pas que je parle ! ». Pas question, il est vrai, de contrarier la Cour et les magistrats qui vont prendre place. Plus de trente, en robe noire, « classiques », comme pour montrer qu’ils ne sont pas là pour l’apparat. C’est leur costume de magistrat, la tenue de travail de ces hauts techniciens du droit.
L’ombre de Dreyfus
8 h 30. « L’audience est ouverte... » Jean-Louis Castagnède, le conseiller rapporteur, se montre plutôt prudent : la thèse du complot policier ne lui semble guère plausible. Denis Seznec baisse les yeux. « Le rapporteur, c’est un anti », soupire l’un de ses proches. L’avocat général Jean-Yves Launay va lui redonner du baume au cœur. Il prend clairement parti pour une réhabilitation et explique, pendant deux heures et demie, tous les arguments qui font de lui un convaincu de l’innocence de Guillaume Seznec.
Une proie idéale
Pendant plus de trois heures, les avocats de Denis Seznec, Jean-Denis Bredin et Yves Baudelot, vont ensuite essayer de convaincre les magistrats en démontrant, point par point, les erreurs de l’enquête. Selon eux, le doute nécessaire à la révision d’un procès pénal est établi. Ils font souvent référence à l’affaire Dreyfus et tentent de prouver la volonté délibérée de faire endosser à Guillaume Seznec, un crime qu’il n’avait pas commis. Toutes les expertises sur les écritures, les faux, la fameuse machine à écrire, les témoignages sont contestés. Le point central tourne autour d’un certain Gherdi, l’homme avec lequel Seznec et Quéméneur avaient rendez-vous à Paris, en avril 1923. « Ce n’était pas une invention de Seznec ! », souligne M e Bredin. Cet homme était au cœur de trafics de voitures américaines qu’il vendait à l’URSS. Des personnages haut placés auraient été mouillés dans ces affaires. Il fallait sans doute les couvrir Pierre Quéméneur, impliqué dans ces trafics et aspirant à être élu à l’Ouest, avait besoin de Seznec comme prête-nom. Ce dernier était une proie idéale, qui ne s’est pas bien défendue.
Témoignage clef d’une résistante
Et il y a ce témoignage de Colette Noll, qui avait quitté, hier, la Bretagne pour assister aux débats. Jeune résistante, elle a été arrêtée par la Gestapo, en 1944. Selon elle, il y avait bien un lien entre Pierre Bonny, le policier chargé de l’affaire Seznec, et Gherdi, tous deux très actifs au sein de la Gestapo. Elle les a vus... L’existence de ce fameux Gherdi est l’élément nouveau, inconnu au moment du procès, qui justifie la révision.
« Des preuves maquillées »
Quant à Bonny, sa gloire de policier, « c’est d’avoir maquillé des preuves. Une spécialité qui a, sans doute, été fatale à Seznec ». L’homme, viré de la police, dans les années trente, « un personnage épouvantable », avouera, plus tard, à son fils s’être trompé et avoir envoyé Seznec au bagne. « Si dans cette affaire, le doute n’est pas retenu, dans quelle affaire pourra-t-il l’être ! », s’exclame M e Bredin. Pour lui, la révision s’impose. L’évidence était-elle la même, hier, dans les têtes des magistrats de la Cour. Sur les visages, rien ne transpirait... Réponse le 14 décembre.
« Je suis fatigué... »
Emu, Denis Seznec l’était hier. Confus aussi parfois quand il s’est adressé aux magistrats. Imaginez, cela fait 82 ans que la famille se bat. Denis reste le dernier, le dernier des Mohicans, dit-il. Emotion d’abord lorsque l’un de ses avocats, Jean-Denis Bredin, a lu, devant les magistrats, des extraits de la lettre de Guillaume Seznec adressée à sa femme, avant de partir au bagne : « La mort pour moi n’est rien, c’est une délivrance. Je te dis encore une fois adieu et au ciel... » Une lettre qui a bouleversé Denis Seznec. Il prend la suite. Les sons ont du mal à sortir quand il lit le télégramme, envoyé par sa grand-mère à Guillaume : « Rien n’est beau comme la mort d’un martyr. La lutte continue. Sans adieu. Marie-Jeanne... » Elle a, en effet, continué le combat jusqu’à sa mort, à 45 ans. Silence. « Je vais me reprendre ! », promet Denis Seznec. A la sortie du Palais, devant micros et caméras, il s’est d’abord dit « confiant dans la volonté de la Justice d’aboutir ». Prudent aussi. Mais sa passion, cette flamme qui l’habite depuis toujours, reprend le dessus : « J’espère que la raison et le cœur vont réhabiliter la mémoire de mon grand-père ». Dans cette affaire, « c’est toute ma famille qui s’est sacrifiée ». « On a vécu, dit-il, une page d’Histoire. Maintenant, on est dans l’attente... » Depuis des nuits, il ne dort plus et « cela risque de continuer. Je suis fatigué », avoue-t-il. Entouré de ses proches, notamment de sa fidèle épouse, il confie, avant de quitter le palais, qu’il n’a pas été bon, qu’il a tout confondu.
Et maintenant ?
Composée de tous les membres de la chambre criminelle de la Cour de cassation et s eule habilitée à prononcer l ’ annulation d ’ une condamnation , la Cour de révision a deux choix possibles après les débats d’aujourd’hui. Soit elle r ejet t e la demande, soit elle prononce l ’ annulation de la condamnation , qui vaut « décharge de la mémoire du mort » puisque Seznec est décédé en 1954. Réponse le 14 décembre. A noter que dans le cas où le condamné est encore vivant , la Cour peut soit débouter le demandeur, soit annuler la condamnation, soit ordonner un nouveau procès.
Ils ont dit ...
« l’intime conviction de l’innocence ».
« Ce qui me semble incontestable, c’est qu’il est difficile d’affirmer que Seznec s’est rendu coupable des faits pour lesquels il a été condamné », a insisté l’avocat général de la Cour de révision, Jean-Yves Launay, qui a personnellement « acquis l’intime conviction de l’innocence » de l’ancien bagnard. « La seule question est de savoir s’il existe un doute, et je vois mal comment l’existence d’un tel doute peut être écartée dans cette affaire », a-t-il souligné, au terme de deux heures et demie d’explications, estimant que « le risque d’erreur judiciaire est trop grand ».

« un meurtre sans cadavre, sans arme, sans témoin ».
L’un des avocats de Denis Seznec, M e Yves Baudelot, a longuement développé les arguments établissant que le doute nécessaire à la révision d’un procès pénal était constitué. « Je voudrais insister sur le fait que dès l’audience de Quimper (en 1924, ndlr), des éléments de doute colossaux, dont on n’a pas tenu compte, étaient réunis », a d’abord affirmé M e Baudelot. « Il s’agit d’un meurtre sans cadavre, sans arme, sans témoin », a-t-il rappelé, soulignant, par ailleurs, que dès 1934, l’ensemble des jurés ayant prononcé la condamnation de Guillaume Seznec, avait demandé la révision du procès.

« Gherdi et Bonny se connaissaient bien... ».
Une jolie mamie, toute douce, toute fraîche et toute discrète de 83 ans : c’est Colette Noll. Surprenante. Aujourd’hui, elle vit entre Lesconil (29) et la banlieue parisienne. Hier, elle tenait absolument à être dans la salle. Le témoignage de cette résistante a été capital. Arrêtée en 1944 par la Gestapo, elle a reconnu Gherdi, agent de la Gestapo, et Bonny, qui était l’un des chefs de la rue Lauriston. Ils étaient bien ensemble et « avaient, dit-elle, l’air de bien s’entendre » ce jour où elle a été interrogée « dans un cagibi », avant d’être envoyée à Fresnes, puis d’être déportée. Ce n’est que plus tard, en voyant des photos, qu’elle fera le lien. Lors de son audition devant la Commission, on lui a présenté seize photos dont neuf représentaient Gherdi et une l’inspecteur Bonny. Elle les a reconnus...

Catherine Magueur


« Toute ma famille s’est sacrifiée dans l’affaire Seznec. Si nous avions eu le moindre doute, nous ne nous serions pas battus comme cela », a affirmé Denis Seznec, hier, à l’issue de huit heures de débats. (Photos Christian Daumerie)
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