«J'ai 85 ans mais j'ai bonne mémoire, vous savez». Ancienne directrice d'école, cette Quimpéroise se fait fort de réciter par coeur, aujourd'hui encore, les fables de La Fontaine. Manière de démontrer qu'elle n'a rien perdu ni de sa tête, ni des détails d'une journée pourtant fort lointaine : le 14 juillet 1923.
«Il m'a donné une pièce d'or»
Ce jour-là, Henriette - qui souhaite demeurer anonyme - n'est encore qu'une fillette âgée de sept ans. Accompagnée de ses parents, elle assiste à une réunion familiale dans un appartement du centre-ville de Quimper, situé « au-dessus du café de Bretagne». Selon les souvenirs d'Henriette, cet appartement est habité par une cousine de sa mère, Mme Marzin, «mariée au greffier en chef du tribunal de Quimper». Se trouvent également présents, ce jour-là dans l'appartement, son oncle Henri Février, conseiller général, ainsi que son ami proche, lui aussi conseiller général. Et qui n'est autre que Pierre Quéméneur... Pierre Quéméneur ? «Il était à tu et à toi avec mon oncle Henri, affirme Henriette. Ce jour-là, il portait des bésicles. Je m'en souviens parfaitement car après avoir chanté une chanson, pour me récompenser, il m'avait donné une pièce d'or». Le 14 juillet 1923 ? Pour le jour, Henriette n'a aucun doute : «On fêtait à la fois la Saint-Henri, en l'honneur de mon oncle, ainsi que mon anniversaire à venir le 16 juillet. Et je me souviens avoir vu passer le défilé sous les fenêtres». Quant à l'année, Henriette dispose d'un autre point de repère : «Ma mère était enceinte de ma soeur». Partie enseigner au Maroc de 1939 à 1959, Henriette est l'ultime témoin vivant de cette journée. La raison pour laquelle aucun membre de sa famille n'a jamais évoqué cette journée restera mystérieuse : « Chez moi, on n'en parlait pas», assure Henriette.
« Régler un cas de conscience »
Pour sa part, l'ancienne enseignante a souhaité témoigner, 78 ans après, afin de régler «un cas de conscience qui durait depuis longtemps». C'est l'annonce de l'éventuelle révision du procès Seznec qui a finalement décidé la vieille dame. A l'occasion du passage de Denis Seznec à Quimper, pour une séance de dédicaces, Henriette a donc pris l'initiative de contacter le petit-fils du condamné. Après avoir rencontré Henriette, celui-ci juge son témoignage «crédible». « Il y a beaucoup de détails forts, assure Denis Seznec. Ce qui attire mon attention, c'est surtout la présence d'Henri Février, l'ami de Quémeneur, qui donnait lui aussi dans le trafic d'alcool». Imaginer Pierre Quémeneur bien vivant, devisant paisiblement dans un appartement de Quimper le 14 juillet 1923, alors que toute la France est à sa recherche et qu'un homme croupit en prison depuis le 1 er juillet, implique en effet un fort lien de complicité. «Pour que ce témoignage soit recevable, il faudrait des recoupements», souligne Denis Seznec. Selon lui, les étonnants souvenirs d'Henriette viennent conforter la thèse selon laquelle Pierre Quémeneur, poursuivi notamment par le fisc, se serait caché avant de filer incognito en Amérique.