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Prison. Une journée derrière les barreaux

Prisons, la honte de la République ? L’administration pénitentiaire nous a ouvert en grand les portes d’une de ses prisons. Des cellules au mitard, de l’infirmerie au quartier des mineurs... Une journée derrière les barreaux du centre pénitentiaire de Ploemeur (56).

C’est un immense bunker, en fond de zone industrielle, à moins de 2 kilomètres du bourg de Ploemeur. Une masse grise, avec deux miradors, et des murs de 6,5 mètres de haut surmontés de barbelés. Sur le fronton de cette forteresse, en lettres grises, une seule inscription : « Ministère de la Justice, Maison d’arrêt ».
La bête a déjà 24 ans. Son estomac était prévu pour 159 détenus. Le jour de notre venue, elle en a 290 dans le ventre.
« J’ai pris 18 ans pour meurtre »
Le centre pénitentiaire de Ploemeur, c’est deux prisons en une : la maison d’arrêt, réservée aux courtes peines (jusqu’à un an) et à ceux qui n’ont pas encore été jugés. Et le centre de détention (1), aménagé pour les longues peines. Ce dernier occupe tout un étage. Au rez-de-chaussée. Quarante cellules individuelles, ouvertes pendant la journée. C’est là que nous croisons Yann, 29 ans. Une ombre au bout du couloir. « J’ai pris dix-huit ans, pour meurtre, dit-il d’une voix pâteuse, le regard absent. Dix-huit ans ! » Il ne comprend pas pourquoi on lui a « collé autant ». Pour « passer le cap », il prend « beaucoup de médocs ». Il était toxico. Et bagarreur. « A cause des cachetons et du shit, j’ai dû me battre une quinzaine de fois en six ans.
C’était toujours pour me défendre », jure-t-il.
Le stress de Marcel, 70 ans
Une odeur de chocolat. C’est Marcel, 70 ans, qui vient chercher le gâteau qu’il a cuisiné. « Vous voulez venir chez moi ? » Son chez-lui, c’est une pièce de 9 m², avec une séparation pour le coin toilettes et lavabo. Il n’y a de place que pour une chaise, deux tables, recouvertes de fleurs séchées, de papier à lettre et de photos de famille. « Je suis là depuis deux ans et demi, coupe-t-il. J’ai eu une attaque cardiaque il y a un an, et j’ai bien cru que j’allais partir. Mais j’ai eu un sursis... » Il met ça sur le dos du stress. La faute aux détenus qui l’insultaient constamment. « Ils m’attendaient, au bout du couloir, pour me hurler dans les oreilles. Certains ont essayé de me racketter, jusque dans ma chambre. Maintenant, c’est beaucoup plus calme. Les plus agités sont dans l’autre aile. » L’aile droite. C’est de là que montent des éclats de voix et s’échappent les bribes d’une musique poussée à fond.
« Et les victimes vous allez les voir aussi ? »
D’autres détenus montrent leur tête. Presque tous veulent parler, pour « dénoncer le système carcéral ». Pour Arben, 40 ans, c’est l’arbitraire des décisions judiciaires : « Pour les aménagements de peine, les permissions, tout dépend du juge sur lequel vous tombez. Nantes, Saint-Brieuc, Rennes, Brest ou ailleurs : vous aurez toujours des décisions complètement différentes. Ce n’est pas normal. » David, pas loin de 30 ans, rejoint le groupe. « Il me reste dix mois. On refuse mes demandes de permission. La réinsertion, ça n’existe pas. On fait tout pour que vous restiez un bandit. Pourtant, j’ai changé... » Les surveillants aussi veulent parler. « Dans vos articles, on passe toujours pour les méchants, et les détenus pour de gentils garçons. Nous, on est insultés à longueur de journée, et parfois agressés. Et est-ce que vous allez voir les victimes aussi ? » Le passé des détenus, nous ne pouvons pas en parler. C’est une interdiction légale. Ce matin-là, on sait simplement que, parmi nos interlocuteurs, figurent des personnes condamnées pour meurtre, pédophilie, trafic de cocaïne...
L’heure des « bonbons »
Dans le couloir, un petit attroupement se forme. Le doyen des détenus - il a 75 ans -, un petit homme à la voix fluette, un perpétuel et étrange sourire au coin des lèvres, crie à tue-tête. « C’est les bonbons ! Les bonbons ! » La distribution des médicaments. La moitié des 290 détenus en prend. « La plupart sont sous traitement psy, indique l’infirmierr de service. On voit de plus en plus de cas. On sait qu’un tiers des détenus n’a rien à faire en prison et devrait relever de la psychiatrie lourde. Pour les deux autres tiers, il s’agit de problèmes de drogue ou d’alcool, et de délinquance sexuelle. » Le chariot à médicaments s’éloigne. Au bout du couloir, de l’autre côté, un autre moment important : l’heure du courrier. Les nouvelles du pays qui arrivent. La maison d’arrêt. C’est moins propre, et plus bruyant. Ici, les portes des cellules restent fermées toute la journée. Il faut attendre les promenades (jusqu’à deux fois 1 h 30 par jour), le sport, le parloir (trois fois par semaine), ou les activités ponctuelles (yoga, BD...) pour sortir. Dans les couloirs, il y a toujours du monde. La prison vit au rythme de ces groupes qui se croisent, aux sons des clés qui tintent, des portes qui claquent, et des détenus qui s’apostrophent. Deux d’entre eux insistent pour raconter « comment ça se passe ici ». Jean-Paul, 49 ans, attend son jugement depuis 25 mois. Il dénonce une ségrégation « contre les gens du voyage », et pêle-mêle, « les prix de la cantine (magasin interne, Ndlr), deux fois plus élevés qu’à l’extérieur », « les fouilles de la cellule, toutes les semaines, où l’on jette toutes nos affaires », « les fouilles à corps après chaque parloir »... Une situation que son compagnon de cellule, Georges, 51 ans, habitué des prisons, résume d’un laconique « C’est de pire en pire. » Il allume la télé « pour que le surveillant n’entende pas tout ». « Il n’y a que des clans ici. Les Albanais, les Arabes... Si vous avez des vêtements propres et qui plaisent, on vous rackette. Nous ça va, on reste ensemble, mais les autres ? Ici, on trouve de tout. Cocaïne, shit, herbe, ecsta et téléphones portables. Si tu veux du Ricard, tu peux, mais tu l’auras au prix fort. Tout s’achète. » « Ici ? C’est une colonie de vacances ! siffle un surveillant. Allez en région parisienne ! En prison, on retrouve les rivalités entre quartiers et départements de la couronne. C’est l’enfer. »
Ateliers : 5,48 euros les 432 bouchons de parfum
Autre motif de tensions : la promiscuité entre détenus. Il suffit de jeter un œil sur le courrier que reçoit, chaque matin, la responsable des surveillants, Nicole Bertron. Sur la vingtaine de demandes, la majorité concerne des changements de cellules. Parfois, les motifs paraissent dérisoires. Mais il suffit d’une étincelle. « Moi je regarde le foot, lui les films. Il faut qu’il parte à tout prix... » Nicole Bertron rêve d’un établissement où il y aurait une personne par cellule. Elle n’y croit plus. « Je passe la moitié de mon temps à voir qui peut cohabiter avec qui. » Eviter de mettre un primo-délinquant avec un récidiviste, un fumeur avec un non-fumeur, un musulman pratiquant avec un juif ou un chrétien. Nombreux, aussi, sont les détenus qui demandent du travail. Mais ils ne sont que cinquante à avoir ce « privilège ». Un peu plus de six heures par jour à faire du petit usinage, du conditionnement, de la mécanique générale, pour un salaire moyen de 450 euros par mois. L’un des chantiers du moment consiste à assembler des bouchons de bouteilles de parfum : 5,48 euros pour 432 unités fabriquées. Une « chance » pour les détenus sans ressources, qui peuvent ainsi améliorer un peu leur quotidien. Une aubaine pour les entreprises qui trouvent là une main d’œuvre bon marché, flexible et très disponible. « Peu font pourtant appel à nous », déplore le surveillant responsable, qui profite de notre présence pour solliciter les entreprises de la région (2). Quartier des mineurs. Un bâtiment flambant neuf, construit il y a quinze mois. Neuf cellules, dont une double, des salles pour le sport, l’école, les activités... Camp de vacances ou école du crime ? « Ce sont deux images galvaudées », assure Laurent Barnabé, l’un des trois éducateurs qui officient sur le site. Ici, les jeunes n’ont aucun contact avec les autres détenus. Leur quarrtier est une bâtisse indépendante, dans une cour extérieure de la forteresse.
Des durs... qui regardent les Schtroumpfs à la télé
L’éducateur de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) ne conteste pas la réalité du sentiment d’impunité qui anime certains jeunes. « On a quelques primo-délinquants, mais la plupart ont déjà un bon casier quand ils arrivent ici. » Il ajoute aussitôt : « Tous ont manqué d’éducation, d’affection, d’une enfance "normale" quoi. » La plupart ont connu les foyers, les séjours de rupture, les placements... « Même si ce qu’ils font parfois est abominable, ça reste des mômes. » L’un des cinq surveillants confirme. « Ils jouent les durs, mais le midi, ils regardent les Schtroumpfs à la télé. » Ici, les postes s’éteignent automatiquement à 23 h 30. Ils ne fonctionnent que le midi et le soir. Pas question de passer le temps, assis devant une console, ou devant des émissions débiles.
Moins de 16 ans : les « intouchables »
Le but de la prison, pour les mineurs, c’est d’abord « retrouver des repères ». Réveil à 7 heures, petit déjeuner, rangement et nettoyage de la cellule pour 8 heures, avant une foule d’activités : école, maquettes, capoiera, jonglage, théâtre, magie, sports, lecture, jeux de société, zoothérapie (relation avec des animaux très sensibles aux comportements)... Très ludique en apparence. « Les maquettes, cela n’a l’air de rien, mais c’est super important pour des jeunes qui ne supportent pas les frustrations et qui sont dans l’impatience. Les jeux de société, c’est respecter des règles, c’est respecter les autres », explique Laurent Barnabé. Les jeunes en redemandent. La violence est pourtant là, toujours en embuscade. « En 25 ans de métier, je ne me suis jamais fait autant insulter qu’ici en un an, témoigne un surveillant. Avec dix ici, c’est aussi dur qu’avec quarante en quartier majeurs. Ces jeunes ne savent pas ce qu’ils ont à perdre. Surtout les intouchables, les moins de 16 ans. Ce sont les plus virulents. Ils n’ont ni règles, ni morale quand ils arrivent ici. » Le surveillant n’est pourtant pas prêt d’échanger sa place. « Ici, on sert à quelque chose. On peut vraiment travailler pour la réinsertion. Chez les adultes, on a juste le temps d’ouvrir et de fermer les portes. » (1) Le seul de Bretagne (bientôt transféré dans un bâtiment neuf, sur le même site). Les centres de détention sont prévus pour les détenus condamnés à des peines longues, mais qui « présentent les meilleures perspectives de réinsertion ». Ceux présentant des « risques » sont dirigés vers les maisons centrales, à vocation sécuritaire. (2) Contact : Centre pénitentiaire, route de Larmor Plage Kerbrient, B.P 72, 56275 Ploemeur Cedex. Tél. 02.97.86.30.00.

Hervé Chambonnière. 22/12/2006


Toutes les cellules font environ 9 m². Dans la maison d’arrêt (détenus en attente de jugement et condamnés à des courtes peines), elles accueillent deux détenus, et dans le centre de détention (longues peines), un seul. Les portes sont fermées toute la journée. Il faut attendre les promenades, le sport, le parloir (trois fois par semaine), ou les activités ponctuelles (yoga, BD...) pour « s’évader » un peu.
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