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Les grandes affaires criminelles Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Meurtres du stand de tir. Dix ans de mystère

En dix ans, gendarmes puis policiers s’y sont cassé les dents. Mais à Brest, le double meurtre du stand de tir ne sombre pas dans l’oubli. La chambre de l’instruction de Rennes est saisie d’une demande de non-lieu. L’avocat général a aussi requis en ce sens, au grand dam des familles, persuadées que la vérité affleure.

Le 13 octobre 1996, à 9 h 15, un membre de l’Union sportive de l’arsenal maritime (Usam) découvre les corps ensanglantés de deux autres adhérents de son club, à l’entrée du stand de tir où ils se retrouvent régulièrement, sur le terrain militaire de la Villeneuve, au bord du bois de Keroual, à Guilers. Commence alors une enquête au long cours sur deux meurtres totalement hors normes dans le paysage criminel brestois. La section de recherche de Rennes, dont faisait partie Jean-François Abgrall, le gendarme qui recueillit les aveux du tueur en série Francis Heaulme, ne ménagera pas sa peine jusqu’à son dessaisissement, mi-janvier 2001, au profit de la Police judiciaire. Les hommes de l’antenne brestoise du SRPJ, en effectifs moindres et rapidement sollicités par une enquête sur un réseau de prostitution africain qui venait de s’implanter à Brest, ne débroussailleront pas davantage l’affaire, et n’apporteront pas « l’œil neuf » espéré. Dix ans plus tard, cette affaire garde son mystère, même si les gendarmes ont, sans doute, touché la vérité du doigt. Pressés par leur hiérarchie, éparpillant leurs efforts, ils ne sont pas parvenus à confondre les auteurs qui courent toujours, probablement en périphérie brestoise.
Six balles de 22 long rifle
Les victimes étaient Pol Creton et François Picard, deux pères de famille sans histoires, qui s’exerçaient au tir durant leurs loisirs. Le premier, âgé de 32 ans, était technicien à Océanopolis. Le second, âgé de 52 ans, était un colonel, pharmacien chimiste en chef à la préfecture maritime de Brest, mais aussi chef du service de surveillance radiobiologique, organisme chargé notamment de relever d’éventuels taux radioactifs en rade. Cette fonction incitera les gendarmes à ne pas écarter l’hypothèse d’un « contrat » sur la tête de François Picard. D’autant qu’un fait intrigue : son bureau à la préfecture maritime a été entièrement déménagé, deux jours après sa mort, alors même qu’il n’était pas encore enterré ! Difficile, semble-t-il, d’enquêter au sein de la Grande Muette, même quand on est de la maison... Mais cette piste, certes alléchante, sera abandonnée, car le pharmacien n’aurait pas dû se trouver au stand de tir, à cette heure précise : ce dimanche matin, après avoir amené sa fille à la patinoire, il a croisé, par hasard, au sortir d’une boulangerie, un autre membre de l’Usam, qui était chargé de l’ouverture du club. Ce dernier était en retard, aussi François Picard s’est-il proposé d’ouvrir le club à sa place. Il s’est ainsi retrouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Il venait d’engager la clé dans la serrure du local quand il a été abattu, ainsi que Pol Creton, de trois balles de carabine 22 LR de marque Marlin (*). Deux dans le thorax, une près de la nuque pour chacun.
Des excréments non exploités
Les tueurs n’ont pas pénétré dans le stand de tir. Ils ont fouillé leurs victimes et dérobé leurs portefeuilles, l’arme personnelle de François Picard, un 357 magnum, ainsi qu’une mallette contenant deux pistolets 22 long rifle (l’un, perdu dans leur fuite, sera retrouvé) et quatre chargeurs. Quelques jours plus tard, les papiers des deux malheureux seront récupérés dans une poubelle, dans le tunnel passant sous la gare ferroviaire de Landerneau. Des témoins diront avoir aperçu ce matin-là deux individus, dont l’un aux cheveux longs, à proximité du parc de la Villeneuve, à bord d’un véhicule bleu, peut-être une Talbot Horizon. Les enquêteurs pensent que le duo est reparti en passant par une ouverture dans la clôture d’enceinte, préalablement préparée en sectionnant proprement le grillage sur deux mètres de haut. Des excréments humains, recouverts de fougères disposées en croix, seront d’ailleurs découverts à proximité du grillage découpé. Impossible de les attribuer avec certitude à l’un des malfaiteurs, même s’il n’est pas rare que les délinquants, très tendus lorsqu’ils « montent sur un coup », soient pris de vomissements ou de diarrhée. Noous sommes en 1996. Le déchet humain sera malheureusement détruit, sur ordre du magistrat instructeur, avant toute exploitation...
Une nébuleuse de toxicomanes retors
Un ADN sera, par contre, relevé sur un mégot abandonné près des corps, sans que les enquêteurs sachent s’il appartenait aux tueurs. Aucune comparaison ne s’est pour l’instant révélée probante, mais ledit ADN n’a pas encore été inscrit au Fnaeg, Fichier national automatisé des empreintes génétiques. Les enquêteurs se concentreront bientôt sur le milieu des petits malfrats et toxicomanes brestois. Dans cette hypothèse, le mobile probable du drame pourrait être le vol d’armes. Il semble qu’une filière implantée aux Pays-Bas permettait alors d’échanger des calibres contre de l’héroïne. Multipliant les écoutes téléphoniques, des gendarmes effarés ont découvert une voyoucratie locale où des individus dangereux et paranos n’hésitent pas à braquer d’autres dealers pour s’accaparer leur drogue ou défendre leur trafic. Une nébuleuse d’individus retors qui mentent, se vantent et sont rompus aux interrogatoires de garde à vue. A l’époque, plusieurs étaient violents et incontrôlables, en raison d’une forte addiction à l’héroïne. Sept-huit personnalités capables du pire seront peu à peu isolées. Des recoupements troublants seront effectués, comme ce témoignage d’un toxicomane qui avait rendez-vous avec deux dealers, rodés aux allers-retours jusqu’à Rotterdam pour ramener de l’héroïne. Il devait les rencontrer dans le bois de Keroual, l’après-midi du 13 octobre 1996. Apercevant les gendarmes à son arrivée, il avait fait demi-tour en se disant que ses contacts avaient dû commettre quelque délit. Étonnamment, l’un des deux hommes en question, récidiviste notoire, s’est rangé juste après le double meurtre. En octobre 1996, il avait fait voir la crosse d’une arme de poing à ce même client en multipliant les allusions mystérieuses... Vantardise, méthode d’intimidation ou fond de vérité ?
Accointances avec des gens du voyage ?
Autre témoignage digne d’intérêt, celui de l’amie d’un toxicomane. Le soir des faits, elle découvre son compagnon dans leur chambre en compagnie de trois autres individus, tous malades, vomissant, très énervés. Son compagnon la chasse. En partant, elle entend : « Ça craint, ça n’aurait jamais dû finir comme ça ». Le lendemain, elle les revoit dans la même pièce. Cette fois, trois ou quatre armes à feu sont posées sur le lit. Elle discerne aussi une carabine 22 LR. Ils lui demandent de partir en lui faisant jurer de ne rien révéler de ce qu’elle a vu. L’un d’eux était propriétaire d’une Renault 11 bleue. Interrogés, les intéressés situeront la scène avant le double meurtre et diront qu’il s’agissait d’armes pour s’assurer lors de leurs transactions illicites. Aucun élément ne permettra de les prendre en défaut. La sœur d’un de ces hommes dira aussi avoir vu son frère et un autre dealer débarquer chez elle, le matin du 13 ou du 14 octobre, égratignés, avec du sang sur les vêtements et les chaussures. Elle a lavé le tout et ils sont repartis... Un chargeur 22 LR sera enfin retrouvé en avril 1999, sur le terrain d’un ferrailleur de Guilers, aiguillant un temps les enquêteurs vers des gens du voyage, sans résultat, bien que des accointances avec l’un des principaux suspects apparaissaient. Alors quoi, tout aurait-il été tenté ? Ou le temps pourrait-il enfin donner un petit coup de pouce à la justice, comme dans une affaire récente : en juin dernier, le meurtre d’une lycéenne de 16 ans, commis en 1987, a été élucidé grâce à l’ADN. Le meurtrier coulait des jours heureux comme sergent-chef des pompiers d’Avignon... depuis dix-neuf ans... * Pour ajouter au mystère, deux autres doubles homicides - en 1978, à Saint-Hilaire-du-Harcouët (Manche) et en 1979, à Plélan-le-Petit (22) - ont été commis avec ce même type d’arme et sont également, à ce jour, non élucidés.
Fait nouveau. Un détenu témoigne
Les récents articles de presse et reportages qui ont rappelé qu’à Brest, le double meurtre du stand de tir gardait toujours, depuis dix ans, son mystère, ont, semble-t-il, créé un soubresaut (Le Télégramme du 13 octobre).
Un avocat a été contacté par un détenu, soucieux d’apporter certaines informations. Les gendarmes de la section de recherches de Rennes ont toujours eu la conviction d’avoir frôlé la vérité dans l’enquête sur le meurtre de François Picard et Pol Creton. Ces deux Brestois sans histoires avaient été retrouvés tués de plusieurs balles de carabine 22 LR, au matin du 13 octobre 1996, à l’entrée du stand de tir de l’Usam (1), non loin du parc des expositions de Penfeld. Jusqu’à leur dessaisissement, en janvier 2001, les enquêteurs ont privilégié la thèse d’un guet-apens, commandité par des dealers à la recherche d’armes. Ils n’ont pas réussi à corroborer leur hypothèse.

Non-lieu retardé ?
Et si le temps faisait se délier les langues, aidé en cela par la loi Perben II (2) ? Alors que la procédure est au point mort depuis des lustres, à telle enseigne que la chambre d’instruction s’achemine vers un non-lieu, un fait nouveau s’est produit ces jours derniers. L’avocat brestois Bertrand Labat, défenseur de la famille de François Picard, a été contacté par un Nantais, actuellement emprisonné au centre de détention de Ploemeur (56). Ce dernier lui a assuré détenir certaines informations.
Le plaideur a aussitôt pris attache auprès de M. Folzer, juge d’instruction Quimpérois, pour obtenir un permis de visite. Il a pu rencontrer le détenu, samedi dernier. Contacté, M e Labat s’est refusé à dévoiler la teneur de l’entrevue. Mais il a aussitôt écrit au président de la chambre de l’instruction de Rennes, afin qu’elle retarde un éventuel non-lieu. La chambre de l’instruction se prononcera le 9 novembre prochain. 1. Union sportive de l’arsenal maritime. 2. Un article prévoit que les personnes, susceptibles d’apporter des éléments de preuves dans l’aboutissement d’une procédure, peuvent le faire sans que leur identité apparaisse.
Des parents sur le qui-vive
La chambre de l’instruction de Rennes se prononcera, demain, sur une demande de non-lieu dans le dossier du double meurtre du stand de tir, survenu à Brest en octobre 1996 et non élucidé à ce jour. Dix années ont passé, pas la douleur des parents de Pol Creton, l’une des victimes, abasourdis par l’éventualité d’un arrêt de la procédure.
Avant le 13 octobre 1996, l’idée que Léon-Paul et Liliane Creton se faisaient de la Justice, « c’était celle qui apparaissait dans les médias, à l’occasion des grandes affaires ». Cette perception lointaine a volé en éclats. Pour ce couple de retraités installés à Douarnenez, la Justice est désormais une sorte de boîte noire dont ils se défient.

« On nous a tué notre avenir »
Ils ont sans cesse en tête le périple qu’ils firent jusqu’à Brest, au matin du 13 octobre 1996, « quand on nous a dit qu’on avait tiré sur notre petit et qu’il était mort ». Ils ont découvert le corps de leur fils aîné, Pol, 32 ans, tué de trois balles de carabine 22 Long Rifle, tout comme François Picard, 52 ans, alors que tous deux s’apprêtaient à entrer dans le stand de tir de l’Usam (*). Pol Creton avait eu l’idée de s’y inscrire trois semaines auparavant, après avoir essayé une carabine à air comprimé avec son père. Cette fin violente et inexplicable, aux antipodes de son univers de technicien supérieur de la mer à Océanopolis, a détruit la vie de ses parents. « Son métier lui plaisait. C’était formidable. Nous étions comblés. Lorsqu’il est mort, on nous a tué notre avenir ».

« Ce serait la deuxième mort de notre fils »
Gendarmes puis policiers n’ont toujours pas retrouvé les meurtriers. Mais dix ans ne représentent rien pour Léon-Paul et Liliane Creton. « Pour nous, il n’y a plus de temps. Nous voulons savoir pourquoi notre fils est mort. Trop de questions restent en suspens. Si elles sont examinées, alors nous conviendrons que tout a été essayé. Mais si le dossier était refermé maintenant, ce serait la deuxième mort de notre fils. Nous considérerions qu’il y a une faillite de la Justice et une volonté de mettre fin à cette affaire, pour une raison que j’ignore », martèle Léon-Paul Creton, qui cite en exemple l’affaire Dickinson, pour laquelle le juge Van Ruymbecke avait ordonné l’expertise ADN de tous les habitants d’un village. « Nous, nous avons eu quatre réunions avec les différents juges chargés du dossier et, depuis 2003-2004, plus aucune nouvelle, jusqu’à la convocation de la chambre de l’instruction, sur laquelle il était indiqué que notre présence était facultative ».
* Union sportive de l’arsenal maritime .

Thierry Charpentier. Automne 2006.


Il y a dix ans, deux Brestois sans histoires, qui s’exerçaient au tir durant leurs loisirs au sein de l’Union sportive de l’arsenal maritime, étaient abattus à la porte des locaux de leur club, près du bois de Keroual, à Guilers. Il s’en est fallu de peu, semble-t-il, pour que les gendarmes n’élucident l’affaire. Fera-t-elle prochainement l’objet d’un non-lieu ? (Photo archives Alain Coquil)
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