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Clemenceau. De Brest à l'Angleterre ? Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Clemenceau. Retour sans éclat

Il y avait plus de journalistes à le voir arriver que de nostalgiques ou de curieux sur la côte. Sur l’eau, à peine dix voiliers et vedettes venus l’accueillir. L’ancien Clemenceau est entré en rade de Brest sous un ciel sans éclat.

Plus ponctuel qu’un train de la SNCF, le convoi s’est présenté dans le goulet de Brest, peu après 7 h du matin. Au terme d’un incroyable voyage de trois mois, des eaux chaudes de l’Inde en passant par le Cap de Bonne Espérance (Afrique du Sud), le remorqueur hollandais a fini par raccourcir sa remorque. Hélitreuillés quelque temps auparavant à bord, les lamaneurs ont hissé les aussières. Deux remorqueurs s’y sont accrochés pour le freiner sur l’arrière, un autre s’est placé sur le côté afin de contrer l’effet du vent. Le remorqueur hollandais a fini par lâcher sa vieille coque, le Buffle, battant pavillon bleu, blanc, rouge, reprenant le flambeau, une chandelle vacillante à vrai dire. L’ombre d’un fleuron du passé.
Japonais au costume sombre
Il n’y avait de l’émotion que dans la voix de certains journalistes dépêchés sur l’événement, prompts à titiller la corde du sensible. Sur l’eau, pas de sentimentalisme, les choses étaient rondement menées avec l’envie de terminer le boulot au plus vite. Avec trois minutes d’avance, le Clem’ traversait les passes et touchait son quai à 10 h pétantes, comme prévu, 18.000 nouveaux kilomètres dans les pattes (plus de 50 tours de la planète en 36 ans de service !). Pas de comité d’accueil sur les quais, pas d’amiral, pas d’élu, rien que des caméras, des appareils photo et le commentaire d’un journaliste japonais au costume sombre et à l’air solennel, comme tout droit sorti d’un enterrement. Le commandant d’un navire s’accordait deux ou trois coups de cornes rapidement étouffés. L’ancien porte-avions s’arrêtait enfin, immobilisé au même quai où il effectuait ses premiers essais quarante-sept ans plus tôt.
Pas très sexy
Quelques dizaines de journalistes restaient devant la vieille coque, un peu comme deux ronds de flan, tâchant de boucler leurs reportages, avec pas grand-chose à se mettre sous la dent, recevant au final la vague créée par cet étonnant et singulier déferlement médiatique. Ils auraient dû savoir que Brest n’a jamais donné dans le sexy. Une vieille coque rouillée non plus.
A terre. Sentiments contrastés
« Tiens, le voilà qui arrive ». Il est 7 h 40, au bout d’une digue de Sainte-Anne-du-Portzic, à l’ouest de Brest. Raymond, tenue de cycliste et jumelles à la main, vient d’apercevoir la silhouette de l’ex-Clemenceau.
Raymond, qui a travaillé 32 ans à l’arsenal, a préféré venir à vélo de Saint-Renan plutôt qu’en voiture. « Parce que pour le Charles-de-Gaulle, il y avait la foule ». Hier, ce n’était pas le cas. Danielle est au bout de la digue avec Tristan, son petit garçon. Le père de la maman a navigué sur le porte-avions dans les années 60 et est décédé, il y a quinze ans, de l’amiante : « Ça donne envie de pleurer de voir une épave vivante alors qu’il y a eu des morts », lâche Danielle. Croisé un peu plus tôt, Gilles, un ouvrier de la sous-traitance brestoise, n’est pas venu voir l’ex-Clemenceau, mais a fait une halte avant d’aller au travail, pour vérifier que son bateau n’a pas bougé. Un commentaire ? « Si ça donne du maille, ce serait bien. C’est vrai qu’à l’arsouille, il n’y a plus grand-chose ». André a pris, lui, position avec d’autres sur les hauteurs de Saint-Anne-du-Portzic. Il a passé dix ans à bord de l’ex-Clemenceau : « Je suis venu par sympathie, ça a été ma jeunesse ».
« Et la facture qui va la payer ? »
Avec l’heure, le nombre de curieux a augmenté le long de la promenade qui mène vers la porte des Quatre Pompes, à l’arsenal. Un marin est là en famille. Une pointe de tristesse affleure : « Il a été un des fleurons de la Marine, même s’il est désarmé depuis 1997 ». Jean et Danielle le « trouvent beau, quand même », et estiment que « c’est un exploit de l’avoir ramené ». Christian était mécanicien sur le Clemenceau en 1968 : « Le problème aujourd’hui, c’est plutôt combien cela coûte à la France. Et la facture, qui va la payer, sinon nous ? » Carole, Brestoise depuis quelques mois, est venue avec sa petite-fille Léa : « On n’a pas voulu rater cela. Il y a beaucoup de gâchis, mais lui, en tant que bateau, on ne peut que le respecter. Il a défendu la France, c’est un beau symbole ». Des habitants de Nevers, en vacances à la pointe de Bretagne, sont là, avec un oncle qui a embarqué quatre ans et demi sur le Foch, le « jumeau » du Clemenceau. « Tous les avions qui s’alignaient sur le pont, c’était superbe », se souvient-il, nostalgique. Tout en concluant, face au convoi : « Le ramener au départ, ce pauvre vieux ! ».
Des grandes toques
Daniel s’est posté devant les grilles de la porte Cafarelli, pour apercevoir le Clem. Il a participé au lancement du porte-avions quand il était à bord du Rhinocéros, un remorqueur de haute mer. Longtemps cuisinier dans la Marine, Daniel se souvient d’un repas à quai, à bord du Clemenceau, sur le thème de « la mer », organisé il y a une quarantaine d’années avec des grandes toques françaises, dont Raymond Oliver. « Il y avait plus de 1.000 personnes et les serveuses étaient habillées en crevettes ».
Une escorte massive
Vedettes de la gendarmerie maritime, canots pneumatiques chargés de commandos encagoulés, hélicoptères maîtres du ciel : une escorte dissuasive a accompagné l’entrée de l’ex-Clemenceau en rade de Brest. Les deux voiliers, le chalutier et les deux jets-skis d’associations environnementales locales n’espéraient pas tant d’honneur.
7 h 20, la Licorne vient à peine de quitter son mouillage du port de commerce de Brest. Les pales d’un hélicoptère de la gendarmerie tranchent bruyamment l’air, cinq mètres au-dessus du chalutier que l’association Mor Glaz (mer bleue, ou verte, le breton confond poétiquement ces couleurs océaniques) a loué pour saluer le Clem’ au plus près de son étrave souillée par le temps et les critiques. L’aéronef tournoie un instant, inspecte du regard les occupants du navire et repart. Ça tombe bien, Jean-Paul Hellequin voulait être vu. Non pas pour satisfaire son goût du défi de l’autorité mais pour porter, au plus près de l’événement du jour, sa revendication de militant « pour une exploitation maritime socialement et écologiquement respectueuse. Ce retour de l’ex-Clemenceau doit marquer le début d’une nouvelle activité de démantèlement des navires en fin de vie. Avec des systèmes plus performants que le chalumeau. Mor Glaz défend la construction d’un tel chantier à Brest ».
Remorqueur pressé de repartir
S’il soutient le débitage des 22.000 tonnes de tôle, Jean-Pierre Hellequin n’en ressent pas moins l’émotion le gagner au fur et à mesure de l’approche du revenant. Un marin reste un marin. Ancien équipier sur les Abeille, l’homme apprécie la « jolie manœuvre » du remorqueur Sable Cape. Après trois mois de difficile traction, il livre le Clem à bon port et évite ainsi à la France de sombrer définitivement dans le ridicule. L’équipage du remorqueur hollandais n’attendra pas l’éventuel compliment. Le colis livré, il reprend le large comme pressé de se débarrasser d’un boulet. Les unités de la Marine entourent seules, désormais, leur ancien fleuron. Moment choisi par les commandos encagoulés pour approcher, une énième fois, leurs canots pneumatiques du bateau de Mor Glaz. Leur mission : empêcher de croiser à moins de 300 mètres du porte-avions. Tout intrus s’entend. Et hier, dans cette catégorie, se retrouvaient en rade, outre la Licorne, deux voiliers et deux jets-skis de la Flottille de la Rade. Au bord des falaises aux vues imprenables, le retour de l’ex-Clemenceau ne semble pas soulever davantage de vague d’enthousiasme. Ni le risque d’un fâcheux coup d’éclat de contestataires. Sur le quai, les redoutables et redoutés activistes de Greenpeace expliquent qu’ils n’ont « aucune raison de faire une action pour une victoire. Nous avons obtenu satisfaction sur nos demandes - rapatriement du porte-avions, promesse d’un diagnostic amiante de la coque, réflexion sur le démantèlement des navires -. On n’allait tout de même pas interférer sur le retour ».
Démolition. Pas avant un an et demi
Les opérations d’amarrage de la coque se poursuivront jusqu’à ce soir. Dès aujourd’hui, des plongeurs iront vérifier les 183 ouvertures de coque obstruées par des plaques en acier, afin de s’assurer de leur étanchéité. Les deux semaines à venir vont être utilisées afin de sécuriser l’intérieur de la coque en vue du passage des experts. Un système d’alimentation électrique et d’éclairage sera installé dans les jours qui suivent. Des mesures de qualité de l’air seront menées au plus vite afin de progresser en toute sécurité à l’intérieur des principaux locaux du bord (sur les 1.200 identifiés). Le long d’un parcours défini à l’intérieur, des extracteurs seront installés afin de purifier l’air qui n’a pas été renouvelé durant plusieurs mois. Des pompes seront actionnées dans les fonds pour vider l’eau de mer ou de pluie accumulée. Une équipe sera spécialement chargée de dégager les endroits obstrués et de refermer les ouvertures pouvant occasionner des accidents. Des mesures du taux d’amiante dans l’air seront effectuées en parallèle. Ce chantier occupera une centaine de marins de la base navale.
Démarrage du chantier en décembre 2007
Les candidats à l’expertise pourront inspecter la coque à partir du 5 juin. Ces travaux s’achèveront à l’automne prochain où une procédure de marché public sera alors lancée. Le recueil des candidatures est prévu à la fin de l’année 2006, la remise des offres au premier trimestre 2007, avec notification du marché en décembre 2007, soit après un an et demi de procédure. « Un délai légal raccourci au maximum », a confirmé, la semaine dernière, Michèle Alliot-Marie. Bien trop long au goût du maire de Brest, qui estimait, hier, qu’« il y avait un peu de temps à gagner », entre début 2007 et fin 2007. François Cuillandre a également considéré, au regard du démantèlement, que DCN pouvait se donner les moyens de s’impliquer. « Une association intelligente de DCN avec d’autres opérateurs peut emporter le résultat de l’appel d’offres », a-t-il estimé, ajoutant : « L’Etat détient 100 % de DCN, le ministre peut lui imposer de se positionner »
Inflation.
Il n’y a pas que la facture qui s’allonge. Les journalistes n’étaient qu’une poignée à suivre son départ de Toulon et plus d’une centaine, hier matin, pour son arrivée à Brest. La preuve d’une évidente inflation journalistique. L’affaire Clemenceau a repris du poids depuis la décision de Jacques Chirac en date du 15 février dernier. (Photo S.J.)
Visible de loin.
Pas d’accès possible dans la base militaire. On ne pourra bien évidemment pas venir le voir à quai. Un dispositif de sécurité et de surveillance sera, d’ailleurs, déployé autour de la vieille coque avec, entre autres agents de sécurité à terre et huissier de justice pour constater toute opération majeure et sortie de matériel.
au même moment, outre-atlantique...
Un ancien porte-avions américain, l’Oriskany, a été coulé , hier, au large de la Floride pour devenir un récif artificiel, premier navire de guerre à subir un tel sort , en vertu d ’ un programme de reconversion de bâtiments mis hors service aux Etats-Unis. Le bâtiment a été débarrassé des produits toxiques qu ’ il contenait, comme l ’ amiante, le f ioul, les peintures, les PCB (biphényle polychloré) sous forme liquide. Mais i l contient encore 317 kilos de résidus de PCB sous forme solide, qui ont été jugés impossibles à retirer complètement. Les autorités locales en Floride comptent bien profiter de l ’ Oriskany pour en faire un grand site de plongée et de pêche et doper l ’ industrie touristique de la région.

Stéphane Jezequel - 18/05/2006


Le vieux bateau est désormais immobilisé à l’entrée du port militaire de Brest, pour un bon bout de temps puisque la phase de démantèlement ne commencera pas avant un an et demi. (Photo S.J.)
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