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Clemenceau. De Brest à l'Angleterre ? Réagir à cet article Envoyer à un ami Imprimer cet article

Médias. La Marine nationale canardée

Le Clemenceau, le Charles-de-Gaulle, le sonar perdu... La Marine nationale est devenue une des cibles favorites des médias. Des trois armées, elle est la seule à se faire régulièrement canarder.

Mais pourquoi est-elle devenue une tête de Turc de la vieille tradition sarcastique hexagonale dont le Canard Enchaîné est la tête chercheuse ? Est-ce parce que les journalistes ne trouvent plus dans la vie politique matière à révélations (sauf en ce moment !) et qu’il leur a fallu occuper de nouveaux terrains de chasse ? Est-ce parce que la Marine, plus exposée que les deux autres armes, commet des bourdes telles qu’elle se met d’elle-même au beau milieu du champ de tir ? Petite virée sur la mare aux canards où l’on adore la bataille navale. « On ferme sa gueule ! ». Pendant des lustres, la stratégie de communication de la Marine a tenu dans cette injonction. Comme les deux autres armes, mais dans un registre plus compliqué, elle justifiait amplement ce qualificatif de « Grande Muette » qui collait à sa peau comme le sparadrap aux doigts du capitaine Haddock. Mais la Royale, elle aussi, a dû entrer dans l’ère de la communication. En y allant forcément à reculons car elle doit faire face à une délicate équation : comment communiquer alors qu’on est souvent dans le registre du confidentiel-défense et comment préserver la confidentialité alors qu’on est beaucoup plus exposé que les deux autres armes puisque la mer est, par définition, un milieu ouvert ? On n’est ni sous les hangars de l’armée de l’Air, ni dans les champs de manœuvres de l’armée de Terre. En plein vent médiatique, exception faite bien sûr pour les sous-marins nucléaires qui bénéficient d’une double protection : le sanctuaire hermétique de l’Ile Longue et les grandes profondeurs quand ils sortent en mer.
Attitude hautaine
Les médias, parlons-en. Jadis les journalistes, et notamment ceux du Canard Enchaîné, référence nationale du sarcasme hebdomadaire, s’intéressaient assez peu à la Marine, sauf pour quelques habituels poncifs. Leur cœur de cible quasi-exclusif, c’était bien sûr la politique. En ces temps-là pas si lointains, l’alternance n’avait pas encore été inventée et Paris était un véritable champ clos de secrets d’Etat plus ou moins avérés. Il suffisait de soulever les tapis pour les trouver et la Marine ne suscitait donc que bien peu d’intérêt. Mais l’alternance droite-gauche a modifié les règles du jeu, vidé les placards des ministères de dossiers potentiellement compromettants et fait bouger nombre d’informateurs. Comme dans le même temps, les Français prenaient une certaine distance avec la politique, il a bien fallu trouver d’autres centres d’intérêt. La Marine, du coup, devenait « une bonne cliente », d’autant que son attitude souvent hautaine et sa concentration de noms à particules en faisait une candidate à la boîte à gifles que les Français, depuis la Bastille, adorent ouvrir de temps à autre.
Casserole médiatique
Bonne cliente, c’est sûr. Et elle le devint d’autant plus qu’avec le Charles-de-Gaulle, véritable punching-ball médiatique pendant des années, la Marine en a pris pour son grade, assumant à son corps défendant les atermoiements du monde politique sur ce dossier et même les problèmes techniques rencontrés par la DCN qui construisait le navire. Tout ceci, c’était « la Marine », concept éminemment pratique quand il s’agit de régler le viseur. Pan ! Avec ce porte-avions, on vécut un véritable cas d’école : comment transformer un prototype technologiquement bourré d’innovations en une casserole médiatique ? La communication sur la construction de ce bateau fut à ce point calamiteuse qu’elle offrit un véritable pont d’envol à la presse, lancée dans un feuilleton presqu’aussi long que Dallas et avec autant de rebondissements. Le pompon fut décroché lors du report de la première sortie en mer pour essai, événement plutôt anecdotique. Elle fut annulée pour cause de mauvais temps, provoquant une cascade de sarcasmes dans les médias sur l’incapacité de ce porte-avions à naviguer dès qu’il y a du vent... 35 ans plus tôt, le Clemenceau avait vécu le même épisode : première sortie reportée pour cause d’intempéries. Pas une ligne en presse nationale et à peine un entrefilet dans les journaux régionaux. Quand on vous dit que les cibles ont vraiment changé...
Greenpeace donne la leçon
Le Clemenceau ? A son tour, il s’est retrouvé dans l’œil d’un cyclone médiatique. Avec, là encore, un feuilleton aux effets dévastateurs qui aura mis en évidence un singulier contraste : en matière de communication, Greenpeace a envoyé une volée de bois vert aux services de nos ministères. Car c’est bel et bien sur le terrain médiatique quee s’est jouée cette affaire quasi-planétaire. Les écologistes, en l’occurrence, n’ont reculé devant rien : la mauvaise foi, l’action-commando voire même la manipulation, ils ont sorti toute la panoplie de techniques habituellement réservées aux serviteurs de la raison d’Etat. Des rigolos, les écolos ? A la lumière de ce désastre médiatique, il va falloir revoir la nomenclature, d’autant que l’influence de Greenpeace a donné, y compris dans nos chaînes de télévision publique, des résultats à la limite de l’escroquerie intellectuelle. On en veut pour preuve la grande émission spéciale de France 2 sur l’affaire du Clemenceau. Que les journalistes produisent un document à charge, passe encore. Que des représentants de la Marine (et pas n’importe lesquels) fassent devant les caméras une prestation à peine du niveau de première année du BTS communication, passe aussi. Mais que cette émission présente les Etats-Unis comme un modèle de vertu pour le démantèlement des navires de guerre alors qu’en 2005, l’US Navy a coulé le porte-avions SS. America dans le golfe du Mexique sans le désamianter et qu’elle va en couler un second dans quelques jours, là on se demande si à trop forcer le réquisitoire, on n’essaie pas de faire prendre les vaisseaux pour des lanternes. De deux choses l’une : soit la tendance au dénigrement tricolore fait vraiment des ravages, soit l’efficacité de Greenpeace est telle qu’elle finit par instrumentaliser les esprits.
Sonar : ça flotte !
On finissait par croire que les porte-avions étaient le chat noir de la Marine. Et voilà que le récent épisode du sonar perdu en mer a, lui aussi, donné lieu à de sérieux flottements. La première question qui se pose est, bien sûr, de savoir pourquoi la Marine n’a pas annoncé, sur le champ, la perte de cet appareil certes sophistiqué mais dont l’accident pouvait aisément être classé parmi les risques inhérents aux essais en mer. En pleine crise du CPE, cela n’aurait valu que quelques lignes dans les journaux. Au lieu de cela, ce fut la révélation du Canard Enchaîné sur la perte du sonar, avec des commentaires laissant entendre qu’à bord de la frégate De Grasse, la tension entre officiers rappelait celle des révoltés du Bounty ! L’hebdomadaire n’est pas connu pour faire dans la nuance. Cette version invérifiable (et officiellement démentie) a pourtant été largement reprise, assortie parfois de doutes sur les capacités professionnelles du commandant pour avoir mis un sonar à l’eau, par mer agitée. Ce qui laisse supposer que pour nombre de médias, la guerre ne peut se faire que par beau temps et houle légère. Quant aux commentaires parfois indignés sur le prix de cette perte, certes élevé (3 millions d’euros), il témoigne, là aussi, d’une méconnaissance de l’échelle des coûts sur les bâtiments de guerre. 200 millions d’euros, par exemple, pour le grand entretien d’un sous-marin SNLE. Ça relativise.
Un pont trop court
Ces trois épisodes éclairent d’un jour assez cru les difficultés de la Marine à tenir le choc sur le terrain médiatique où son réel souci de communiquer ne lui a pas fait perdre des réflexes de Grande Muette, contradiction qui donne des résultats parfois édifiants. On l’a vu avec le sonar, où tout aurait pu être réglé d’un simple communiqué. On l’a constaté lors du torpillage du Clemenceau par Greenpeace et on a encore en mémoire quelques épisodes de la construction du Charles-de-Gaulle qui furent comme autant d’obus médiatiques dans la coque du porte-avions. Entre autres, la croquignolesque affaire du pont trop court de quatre mètres. La Marine aurait pu posément expliquer que ce pont allait devoir être allongé en raison du choix d’un appareil américain de surveillance aérienne, pas encore dessiné à l’époque de la conception du porte-avions, et dont le rayon de braquage s’avérait supérieur à celui des autres appareils embarqués. En choisissant le mutisme, La Marine avait ouvert un boulevard aux médias qui avaient révélé l’affaire au son du canon, tirant à boulets rouges sur ces états-majjors incapables de mesurer le pont d’un porte-avions mais aptes en toutes circonstances à jeter l’argent des contribuables par-dessus les bastingages budgétaires. Peu après, il fut, cette fois, question d’hélice... L’affaire a marqué les esprits et plombé l’image du fleuron de la flotte française. La Marine, depuis, ne s’en est pas totalement relevée. Les médias, eux, ont pris goût à cet exercice devenu rituel...


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La guerre interarmées a démarré
Paris, rue Royale, à l’état major de la Marine, les marins se disent « sereins ». A deux pas de la Concorde, ce n’est pas tout à fait ce qui transpire.
Les missiles partent. Et de partout. Les militaires sont (déjà) en campagne ! La présidentielle 2007, c’est demain... Sarko ? Sego ? Peu importe. Que ce soit la droite ou la gauche qui l’emporte, la loi de programmation militaire sera au cœur d’une bataille, budgétaire cette fois. Où prendre de l’argent ? Là où on en met beaucoup, estime le contribuable, dans la Défense... Les politiques, quant à eux, sont légion à penser que, la dissuasion, ça ne sert plus à rien. « Est-ce que six sous-marins nucléaires, c’est utile pour traquer Ben Laden ? », s’interroge Nicolas Sarkozy (*). Quant à la gauche, elle n’a jamais montré de passion extrême pour le militaire. Qui trinquera dans ce budget à marée basse ? L’armée de l’Air ? De Terre ? La Marine ? La fraternité d’armes, bonjour ! La guerre interarmées a démarré.
Tous les coups sont permis
La Marine a d’énormes programmes en gestation : sous-marins Barracuda, frégates, et peut-être, un jour (les marins en doutent !), un second porte-avions. C’est sans doute pour cela qu’elle reçoit missiles et torpilles. Tous les coups sont permis. Il n’y a pas de lobbying dans le naval, ce qui n’est pas le cas dans l’aéro. Et toutes ces bisbilles avec DCN arrangent tout le monde. Secouée par l’affaire Poncet, l’armée de Terre serait, dit-on dans certains salons, sans pitié pour les marins. Sonar, Clem : la Marine en prend pour son grade. Des corbeaux - marins peut-être mais pas forcément - ont touché leur cible. Et ce foutu ex-Clem ! Il n’appartient plus à la Marine. C’est Bercy, qui est aux manettes et qui, dans cette affaire, a inversé les rôles et joue la Grande Muette ! A-t-on entendu Breton dans cette affaire ? Et Matignon ? Il fallait de beaux esprits pour penser qu’en rebaptisant la coque Q790, on oublierait qu’il s’agissait d’un porte-avions. Et un porte-avions, c’est bien sûr... La Marine !
Le fiasco du Clemenceau
La ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, a hérité du fiasco du Clem. Elle n’a pas du tout apprécié. Ça a dû chauffer pour quelques matricules ! Elle qui était jusqu’alors le bon petit soldat de Chirac et avait réalisé un parcours quasi sans faute, se voit, avec cette vieille coque, secouée dans une mer forte, torpillée par Chirac qui a lui-même annoncé le rapatriement du bâtiment. Ajoutez à cela que MAM n’a plus tout à fait la tête à la Défense. Elle pense moins à ses troupes, le matin en se maquillant... Elle se voyait déjà en haut de l’affiche ! Villepin dans la tourmente, elle pouvait rêver à de nouveaux horizons. Et puis voila le tourbillon de l’affaire Clearstream : « Choquée et en colère » certes, elle n’en sortira peut-être pas indemne. En attendant, pendant les affaires, les travaux continuent ! Michèle Alliot-Marie sera à Brest demain (lire en page 11). Sur zone, elle veut voir comment se prépare le retour de la fameuse coque Q790. Parler d’avenir aussi avec le porte-avions numéro 2, et faire un saut sur le Tonnerre. Une façon comme une autre de montrer qu’elle a repris la barre. * « Requiem pour les années Chirac », de Hubert Coudurier, aux Editions Jacob-Duvernet

René Perez . 11.05.2006


Au cours des nombreuses attaques médiatiques dont la Marine a été la cible, le porte-avions Charles-De-Gaulle a reçu plusieurs torpilles parmi lesquelles l’affaire du pont trop court de quatre mètres. (Photo archives Eugène Le Droff
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