Avec un titre sans ambiguïté et un lancement au vitriol, rythmé par les rires de marins étrangers se tapant sur les cuisses en voyant le Clemenceau péniblement tiré par un remorqueur, on se doutait que les autorités françaises allaient en prendre pour leur grade dans ce document à charge. Elles ont été servies.
Il suffit de se baisser
Le sujet, il est vrai, est un véritable cas d'école. Comment peut-on, à ce point, accumuler les erreurs et ouvrir des boulevards à Greenpeace dont les militants, audacieux et déterminés, ont plongé l'Etat français dans un ridicule quasi-planétaire ? Dans une telle affaire, on a l'impression qu'il suffit de se baisser pour les ramasser tant les bourdes et les embrouilles se multiplient avec le concours d'intermédiaires se complaisant dans un règlement de comptes assez pitoyable. Les images tournées en Inde ne font qu'assombrir le tableau, mais quand un ingénieur indien explique que dans son chantier, on traite 200 tonnes d'amiante par jour et que, donc, la quantité restant à bord du Clemenceau était insignifiante, la caméra ne s'attarde pas, comme si elle avait fait une erreur de parcours... Elle s'en va traquer ailleurs, y compris dans une obscure sous-direction du ministère de l'Ecologie où l'absence d'une simple fonctionnaire, partie en laissant sa porte ouverte, ajoute quelques tonnes supplémentaires de suspicion. Bigre !
USA : un deuxième porte-avions coulé
Et puis, soudain, changement de planète. On quitte le drame hexagonal aux accents wagnériens pour les flonflons d'une super-production hollywoodienne. On est, cette fois, aux USA où des images de promotion de la Marine US se mêlent à des archives où figure même Grace Kelly. Wonderful ! Avec en prime, le commentaire indiquant que « contrairement aux Français, les Américains se sont donné les moyens de faire ça chez eux » et la tirade d'un officier US assurant qu'il ne veut « pas envoyer à l'étranger des bateaux de guerre ». On reste confondu devant ce panaché de naïveté et de mauvaise foi, quand on sait qu'en 2003, les Américains ont envoyé quatre navires de guerre en Angleterre où leur démantèlement est bloqué. L'épisode est tellement connu qu'on reste sidéré devant une telle énormité. Aux USA, le reportage se poursuit avec les images d'un porte-avions qui va prochainement être coulé devant une station balnéaire pour servir de plus grand récif artificiel du monde. Youpi ! Qu'il contienne, entre autres, quelques centaines de kilos de produits hautement cancérigènes fait à peine sourciller un responsable national de Greenpeace dont on se demande s'il est stagiaire ou en CDD tant son indifférence est confondante. Ses homologues attachés aux basques du Clemenceau sont d'une tout autre trempe et la Marine US a donc de beaux jours devant elle. Là-bas, ce n'est pas Greenpeace, c'est Greenpeacette !
« Une première mondiale »
Devant le contraste du traitement de l'enquête, des deux côtés de l'Atlantique, on est sur une drôle d'impression quand arrive, en guise de point final, l'expert maritime du CNRS et de l'institut catholique, Christian Buchet, qui va démanteler l'argumentaire de l'émission. Les Américains ? Ce sera le deuxième porte-avions qu'ils coulent en trois ans et l'expert confirme qu'ils ont bien envoyé des bateaux de guerre en Angleterre, contrairement à ce qu'ils affirment. Les Anglais ? Ils ont envoyé, l'an dernier, un navire de guerre se faire démanteler dans le Sud-Est asiatique, sans le moindre traitement contre l'amiante et personne n'en a parlé. Le Clemenceau ? C'était une première mondiale. Jamais un bateau n'avait été désamianté à ce point et c'était l'occasion d'un partenariat avec des chantiers indiens pour leur apprendre des techniques bien plus pointues que celles qu'ils mettent en oeuvre quotidiennement. Le marché de l'acier ? C'est là-bas qu'il se situe puisque la tonne s'y négocie quatre ou cinq fois plus cher qu'en Europe. En dix minutes, l'expert recadre complètement le débat et donne une autre tonalité au fiasco. Il est, hélas, plus de minuit. Le faire intervenir en début d'émission aurait probablement gâché le réquisitoire...