Janvier 2007. Bugaled, un livre qui parle de secrets d’Etats
En ce lundi 15 janvier 2007, cela fait trois ans, jour pour jour, que le Bugaled Breizh a coulé en Manche avec ses cinq hommes à bord. Pourquoi ? L’enquête officielle n’a toujours pas su le dire. Des exercices militaires sous-marins se déroulaient en Manche ce jour-là : l’Aswex 04 de l’Otan et le Thursday War de l’armée anglaise. Dans ce contexte, plusieurs journalistes se sont mobilisés sur ce naufrage. Deux d’entre eux, Laurent Richard et Sébastien Turay viennent de sortir un livre sur leurs investigations : « Bugaled Breizh, secrets d’Etats autour d’un naufrage ». Sébastien Turay répond à nos questions.
La piste principale de votre livre va vers le sous-marin britannique Le Turbulent. Pourquoi ? Absolument. Ce sont des documents déclassifiés par l’Otan qui nous ont donné de nouveaux éléments. Sur l’un d’eux, on trouve une liste de sous-marins qui ne doivent pas être à quai en Angleterre le 15 janvier 2004. Le Turbulent en fait partie alors que la Marine anglaise a toujours soutenu que Le Turbulent était à quai ce jour-là. Premier hiatus. Ensuite, selon la Royal Navy, Le Turbulent sort faire des essais le 16 janvier alors que l’Otan dit qu’il est en plein exercice Aswex 04. Deuxième incohérence. Et en plus, il rentre avec des avaries. Tout cela est trop suspect pour qu’il soit honnête. Selon vous, la Royal Navy mentirait donc ? Oui. On a connecté ces éléments à des faits datant des années 80 : la Marine anglaise avait déjà menti dans une affaire de naufrage en mer d’Irlande. La Royal Navy avait fait, plus tard, son mea culpa et avait indemnisé les familles des victimes. Pour nous, sur le Bugaled, il y a un nouveau mensonge de la Marine anglaise. Si vous privilégiez la piste de la Royal Navy, vous démontrez également la possible implication du Dolfijn ? C’est vrai, on a fait des calculs et le Dolfijn peut être sous le Bugaled au moment où il coule. Car le commandant hollandais ne donne sa position qu’à 12 h 53 alors que l’heure exacte du naufrage du Bugaled est 12 h 23. Durant cette demi-heure, s’il a navigué en plongée, il a tout à fait pu se trouver à 12 h 23 sur le lieu du naufrage. Et il y a effectivement des éléments qui tendent à prouver que le Dolfijn était en plongée ? Oui. Il y a les notes du commandant du Dolfijn qui indique à 12 h 37 : « Surfaced », ce qui laisse penser qu’il fait surface à cette heure-là. Ceci est d’ailleurs corroboré par le témoignage des marins pêcheurs du Silver Dawn. Ce chalutier anglais voit apparaître, soudainement, un point sur son radar vers 12 h 40. Donc ça tient. Pour nous, si le Dolfijn n’est pas le coupable, il a au moins et forcément entendu quelque chose. Pour vous, il y a donc des « secrets d’Etats » autour de ce naufrage ? Oui. Les Anglais ne disent pas tout. les Hollandais dissimulent aussi des choses... Et la France a caché l’existence du Thursday War alors qu’on a la preuve qu’une semaine avant l’exercice anglais l’état major de l’Otan a communiqué à l’Armée française qu’il y aurait ce « Jeudi de guerre » en plus d’Aswex 04. C’est une information capitale qu’a dissimulée le ministère français à l’enquête. Une question reste en suspens : pourquoi ces « secrets d’Etats » ? Je pense que c’est un accident de mer qui a mal tourné au cours de ces exercices militaires. Les Etats essaient de couvrir une erreur qu’ils ont faite. Avec une escalade dans le mensonge dont ils n’arrivent plus à se défaire. « Bugaled Breizh, secrets d’Etats autour d’un naufrage ». Editions First, 354 pages, 19,90 €.
Trois radeaux et une escorte qui intriguent
Parmi les points qui confortent l’idée des auteurs qu’un sous-marin est bien impliqué dans le naufrage du Bugaled Breizh, il y a la fameuse affaire des trois radeaux de survie et aussi le témoignage de Serge Cossec, patron de l’Eridan.
Sébastien Turay le confirme : « Dans notre livre, on prouve qu’il y a trois radeaux sur la zone du naufrage le 15 janvier 2004. En effet, les transcriptions radio des gardes côtes britanniques sont tout à fait claires là-dessus ». « Elles disent : "Aujourd’hui, on a trouvé deux corps et deux radeaux de survie". Les satellites de secours confirment ça aussi ». Et ces faits confirment les propos de Serge Cossec, patron de l’Eridan, et de son équipage qui ont vu deux radeaux de couleurs différentes sur l’eau quand ils sont arrivés sur la zone du naufrage. Avec celui qui est resté au fond de la Manche avec le Bugaled, ça fait bien trois radeaux alors que le chalutier n’en comptait que deux. Cela conforte l’idée qu’un bâtiment, témoin du naufrage, aurait largué un pneumatique avant l’arrivée officielle des secours. Ceci appuie aussi les dires du patron de l’Eridan qui a vu un hélicoptère au-dessus de la zone du naufrage lorsqu’il s’y rendait. C’est-à-dire à un moment où aucun secours ne s’y trouvait officiellement. Lors d’une conférence de presse en juillet 2005, Anne Kayanakis, procureure, avait indiqué que cette partie de l’affaire était close. Pour l’instruction, « il n’y a que deux radeaux ». Une position qui ne correspond donc pas aux déclarations des témoins de l’Eridan, ni aux éléments produits par les auteurs dans leur livre . Auteurs qui s’interrogent aussi dans leur enquête sur une information que nous révélions dans notre journal du 14 janvier 2006. Iles Scilly : l’escorte qui interpelle les auteurs Le 21 janvier 2004, soit six jours après le naufrage, un chalutier bigouden et un autre, douarneniste, croisent un sous-marin évoluant à très faible allure escorté par quatre navires militaires et deux hélicoptères dans le sud des croches de Cockburn, dans l’Ouest-Nord-Ouest des îles Scilly, à environ 145 milles du Cap Lizard. Trois ans après, cette information n’a jamais été creusée par les enquêteurs, ce qui étonnent les auteurs du livre.
Propos recueillis par Pascal Bodéré. 15/01/2007
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Selon les auteurs du livre, il y avait bien trois radeaux de survie sur la zone du naufrage. (Photo d’archives, AFP)
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