Que vous dit le titane trouvé sur un câble du Bugaled ? Restons prudents avec le titane. Là, l’idée que le titane est un matériau exclusivement militaire est relayée, or ce n’est pas le cas. Les experts nous renvoient vers les dioxydes de titane qu’on trouve dans beaucoup de peintures, dans des plastiques... Au parquet, l’hypothèse du sous-marin, on y travaille de façon attentive et sans complexe, mais on ne peut pas dire, avec le titane : on a la solution !
Le titane a été relevé sur la partie du câble bâbord qui a subi un ragage entre 40 m et 60 m de profondeur. Cette donnée ne cible-t-elle pas l’enquête ? Les experts ont procédé à une expertise métallurgique de la fune bâbord. Précisément, sur deux tronçons de cette fune qui présentaient des anomalies. C’est sur un de ces deux tronçons que le titane a été décelé, en effet. Mais, restons prudents.
L’instruction parle aujourd’hui de « bâtiment sous-marin ». Le juge dit qu’il est de « plus en plus important » d’examiner cette hypothèse. C’est une évolution forte vers cette piste ? C’est sûr, mais il faut clarifier cela. On n’a pas abouti. Ça reste un rapport intermédiaire. On a encore beaucoup de choses en attente. Il me paraîtrait imprudent d’affirmer, aujourd’hui, que c’est un sous-marin.
Quelles autres pistes vous semblent encore viables ? En plus de cette expertise récente, il y a une autre expertise générale qui nous dit qu’il est peu plausible que ce soit un sous-marin et qui décline d’autres options avec, notamment, une étude complexe de phénomène de chavirement.
Un expert sous-marin a cependant été nommé. Qu’en pensez-vous ? La nomination d’un nouvel expert, c’est précieux. Il est nommé par la Justice et doit s’exprimer en toute indépendance. Cet expert sous-marin aura à étudier les conclusions des autres experts. C’est important pour l’instruction du dossier.
L’une des possibles prochaines missions de cet expert est un réexamen du sous-marin hollandais, le Dolfijn. Il reste donc suspect ? Ce réexamen se ferait « selon les conclusions de l’expert », dit le juge. On sait que le Dolfijn a déjà été suspecté. On le situe à 16 milles nautiques du Bugaled le jour du naufrage. Ma lecture du dossier, c’est qu’on n’a pas suffisamment d’éléments pour le suspecter encore.
Trouver du titane sur un câble du bateau deux ans et demi après le naufrage, est-ce un rythme normal d’instruction ? Je sais, ça paraît long vu de l’extérieur. Mais de l’intérieur, avant d’ordonner une expertise métallurgique, il faut des étapes. Il a fallu tout un ciblage des experts sur ce que l’on peut considérer comme des anomalies. On est plutôt dans un temps de travail très soutenu.
Dans l’hypothèse où le Bugaled-Breizh a été coulé par un sous-marin, comment expliquer qu’aucun sous-marinier n’ait lâché le morceau ? Pour un spécialiste brestois des sous-marins, si le chalutier a bien été tiré par le fond par un bâtiment militaire, tôt ou tard, « quelqu’un fera avancer l’enquête ». A coup sûr anonymement.
« Si le scénario se confirme, ils ont été au moins une poignée de marins à se rendre compte qu’il se passait quelque chose ce jour-là ». A bord d’un sous-marin, un tiers de l’équipage se trouve à la manœuvre. Ils sont donc au moins une quinzaine (s’il s’agit du plus petit sous-marin d’attaque qui existe) à avoir vécu la scène. Peut-être sans en mesurer la gravité, sans même faire le lien, par la suite, avec la tragédie. Surtout s’ils ont rejoint une lointaine base militaire. Mais un accident de ce genre passe rarement inaperçu à bord. Si la culture du secret est tenace, l’information, elle, a tout de même dû se répandre comme une traînée de poudre auprès de tous les membres d’équipage. Une fois de retour à terre, comment expliquer que l’accrochage n’ait pas transpiré en dehors du cercle professionnel, entre les proches, les épouses et le personnel chargé des réparations ? « Ceux qui savent sont tout simplement peut-être trop loin. Sans doute qu’il serait bon d’aller à leur rencontre... ». « Si un sous-marin est bien à l’origine de cette tragédie, il doit appartenir à une nation où le culte du silence est des plus ancrés », ajoute un autre officier en activité. « Les Hollandais ont probablement la Marine la moins disciplinée du monde. Je n’imagine pas qu’un de leurs équipages puisse garder ça pour lui, surtout dans un drame qui implique cinq marins civils. Je verrais plutôt un sous-marin russe ou américain. En dehors de ces deux nations, cette affaire aurait filtré dans le mois suivant la tragédie. Aujourd’hui, j’ai bien peur que ceux qui ont fait cela emportent à jamais leur secret ».
Propos recueillis par Pascal Bodéré. Septembre 2006