«Je me fiche complètement de l'argent ou de quelque réparation que ce soit. Je veux savoir qui a tué mon frère, un point c'est tout». Il est un peu plus 12 h. Avec la quinzaine d'autres membres des familles de victimes, cette jeune femme aux cheveux courts quitte le tribunal de Quimper, par une porte dérobée de la salle habituellement dédiée aux assises. Du côté de ceux qui se sont constitué parties civiles, interrogations, impatience et parfois colère ressortent de ces deux heures trente d'échange avec les juges d'instruction Foltzer et Corre.
«En restant dans le cadre du secret de l'instruction, les juges voulaient faire connaître l'état d'avancement du dossier aux parties civiles», explique Me Bergot, avocat des familles et du comité local des pêches du Guilvinec. Rassurer, expliquer surtout : dans ce dossier sensible, entre effet d'annonce ministérielle et rumeurs de ponton, voilà quelques semaines qu'une urgence de communication se dessinait pour l'institution judiciaire.
«Dans la valise diplomatique» Et pour preuve des contingences administratives : les échantillons prélevés par les autorités chinoises en présence de deux gendarmes maritimes brestois sur le Seattle Trader le 15 mars seraient toujours dans les tuyaux diplomatiques. «Ils devraient arriver en France par la valise diplomatique dans les jours qui viennent». Les analyses de la peinture prélevée à l'arrière et à tribord du cargo philippin auront lieu dans la foulée.
Renflouement Hier matin, le renflouement de l'épave du Bugaled était toujours à l'ordre du jour. Les derniers devis de l'opération seraient en cours de réalisation avant transmission du tribunal de grande instance de Quimper vers la Chancellerie : «L'Etat assurera», indique Me Bergot à propos de la prise en charge financière. Mais personne n'avance de date. Il y a quinze jours, le procureur Esch avait évoqué la première partie du mois d'avril, sous réserve du passage au vert de tous les feux administratifs. Plusieurs observateurs, spécialistes juridiques ou techniques s'interrogent sur les raisons de ce «long délai».
Nouvelles pistes ? Selon l'avocat, pour qui le dossier du Bugaled n'est pas vide, «Un certain nombre de vérifications sont en cours», outre la piste du Seattle Trader. Lesquelles ? Où ? Silence radio. «Les juges nous ont redit que toutes les pistes seraient explorées». Une liste des bâtiments militaires présents dans la zone au moment du naufrage vient d'être communiquée aux enquêteurs. Ce qui laisse entendre que la piste militaire est prise en compte, comme les autres. Outre le témoignage des marins de l'Eridan, autre chalutier du Guilvinec, trois bateaux de pêche bretons étaient également dans le secteur. «L'institution judiciaire veut que l'instruction soit irréprochablement menée pour que, demain, aucune faille n'apparaisse dans la procédure, synthétise Me Bergot. Vu le contexte international, les familles ont compris que les choses ne sont pas aussi simples. Nous nous acheminons vers quelque chose de très long»...
* Le chalutier loctudiste a sombré le 15 janvier dernier avec ses cinq hommes d'équipage, dans les eaux britanniques au large du Cap Lizzard, dans d'étranges conditions.
Naturellement soumises à la lumière de l'enquête, plusieurs zones d'ombre persistent : le funeste message lancé par le patron du Bugaled dans les secondes qui ont précédé le naufrage, la balise de détresse retrouvée à un endroit semblant «peu cohérent», l'attitude du sous-marin hollandais dont les témoignages laissent à penser qu'il aurait cherché à fuir, ces mêmes témoignages qui ne rapportent la présence sur zone d'aucun gros navire dans les 30 à 45 minutes après le naufrage, la nature des traces laissées par l'impact dans la coque du Bugaled-Breizh, les éventuels indices que porterait le flanc sur lequel repose l'épave. «Par qui, où, et quand ont été repêchés les corps des deux marins retrouvés quelques heures après le naufrage ?», interrogeaient encore les parties civiles, hier.