Mai 2004. Bugaled, "Nous voulons savoir"
La « marche de la vérité », organisée par les familles des cinq marins tués à bord du Bugaled-Breizh a rassemblé entre 1.000 et 1.200 personnes, hier, à Quimper. Grande dignité, grande détermination.
«Toutes les familles vous remercient...». Il est un peu moins de 16 h 30, devant le palais de Justice. La compagne de l'une des victimes prend une dernière fois la parole, au terme de la manifestation. Du gros millier de participants, seuls ceux du premier rang entendent l'intonation d'un message de désespoir. «J'espère que cette marche sera utile pour avancer. On nous cache trop de choses. L'épave du Bugaled porte les traces de l'auteur. Nous voulons savoir. On a le droit de se reposer, maintenant. Un peu d'humanité, s'il vous plaît». «Qui ?» Deux heures plus tôt, dans le centre de Quimper : un silence pesant et douloureux glace la place de la Providence, où des centaines de proches, anonymes du monde maritime ou élus - du Pays bigouden notamment, sont venus soutenir les familles. «La solidarité des structures professionnelles sera sans faille. C'est le fondement de notre communauté», dira d'ailleurs plus tard le président du comité des pêches du Guilvinec, Robert Bouguéon. Visages fermés mais regards bien de face, cinq femmes - épouses, compagnes ou soeurs - ouvrent le cortège, agrippées à une banderole : «Qui a "assassiné" ? Yves, Georges, Patrice, Eric, Pascal». Lorsque le cortège se met en marche, l'émotion est palpable. Mille à 1.200 personnes coulent doucement dans les rues du centre-ville, à la surprise des badauds, souvent. Solennel Le cortège avance solennellement vers le palais de Justice. Franchissant un pont, pour faire demi-tour, la foule forme presque une chaîne humaine autour de l'Odet, sur cette extrémité du quai. «Je ne suis pas là contre la Justice. Je suis là pour soutenir les familles. C'est trop long. Je demande que le bateau soit sorti de l'eau, le plus rapidement possible», explique Michel Douce, propriétaire du Bugaled-Breizh. «Ca suffit !» Devant le palais de Justice, les prises de paroles se succèdent «Nous ne pouvons laisser croire que la non-assistance à personne en danger et le délit de fuite soient devenus la règle sur les mers européennes», redit Robert Bouguéon. Le témoignage de la soeur d'un des marins claque comme un coup de tonnerre : «Le gouvernement a l'outrecuidance de réquisitionner quinze chalutiers pour lutter contre la marée noire et ici il faut attendre. Pour le renflouement, la France a le matériel nécessaire. Nous savons où. Ca suffit !»
Le procureur Esch parle
Une semaine après le coup de gueule des familles des victimes du Bugaled-Breizh, le procureur de la République de Quimper, Roland Esch, accepte de faire le point sur le dossier. Entre « secret de l'instruction » et rôle du ministère public : la date du renflouement et l'analyse des échantillons du Seattle Trader.
«Nous allons au fond des choses : on ne sait pas si on va le trouver, mais on sait parfaitement ce que l'on cherche», déclare Roland Esch. Sur le versant politique, par ailleurs, les familles et l'armateur seront reçus par le garde des Sceaux Dominique Perben la semaine prochaine, selon la députée-maire du Guilvinec (29), Hélène Tanguy.
Où en est la procédure de renflouement du chalutier ? Les juges veulent renflouer. On a pris du temps parce qu'il a fallu faire faire des devis, puis les soumettre à notre expert. C'est un coût extraordinairement élevé : entre 730.000 € et 2,6 M €. J'ai envoyé mon rapport mercredi à la chancellerie. Si j'ai une réponse dans la semaine, je transmets aux juges qui peuvent organiser le renflouement quand ils veulent. Mais une opération de ce genre ne s'organise pas du jour au lendemain, il faut compter un mois. Aujourd'hui, pour des raisons de maîtrise du coût, les experts proposent de ne le faire qu'aux beaux jours, à la fin du printemps, courant juin, début juillet. Il y aura peut-être des possibilités météo avant.
L'épave reste un élément d'enquête important ? Oui. Le navire est couché sur bâbord. Imaginez que le flanc tribord porte des traces, voire, révèle que le choc a eu lieu de ce côté en réalité. Il faudrait alors reprendre l'enquête pour s'intéresser aux navires descendants, cette fois.
Le commandant du Dolfijn 4 a-t-il été entendu ? Les marines hollandaise, britannique, française et italienne, je crois, étaient impliquées dans les manoeuvres multinationales de lutte anti sous-marine sur la zone, au moment du naufrage. Les commandants de tous les navires seront entendus, dans le cadre de la commission rogatoire (1), y compris, et particulièrement, celui du Dolfijn.
Selon un député britannique (2), les coastguards n'auraient enregistré aucun mouvement de gros navire dans la zone. Où en est votre liste ? Ça ne tient pas la route. Nous travaillons sur une liste de bateaux qui ont croisé à proximité du naufrage et dans laquelle figurait le Seattle Trader. Aujourd'hui, l'enquête se resserre sur sept ou huit bateaux, identifiés comme étant passés exactement sur ce tracé, à proximité immédiate, dans le temps et l'espace, du naufrage. Pistés, ils sont susceptibles d'être intéressants parce qu'ils auraient, par exemple, des traces suspectes sur la coque ou autre... Nous procédons par élimination au fil de nos vérifications. Nous n'en sommes pas au stade où un bateau présenterait des caractéristiques telles qu'il faille envoyer quelqu'un sur place.
Et les prélèvements du Seattle Trader ? Ils sont en France, depuis lundi, et remis à un laboratoire institutionnel extrêmement performant. On procédera par comparaisons avec des peintures de chalutiers identiques, puisque nous n'avons pas d'échantillons du Bugaled. Il faut compter un minimum d'un mois pour avoir les résultats.
1. Une demande a, également, été effectuée par les enquêteurs afin que l'ensemble des navires militaires concernés soit inspecté. 2. Propos d'Andrew Georges, publiés, dans le Western Morning News du 24 janvier.
09.05.2004
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«Nous voulons savoir». Plus de mille personnes ont manifesté hier à Quimper lors d'une «marche de la vérité» organisée par les familles des cinq marins disparus lors du naufrage du Bugaled-Breizh, le 15 janvier dernier. (Photo François Destoc)
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