« Nous n’avons eu aucun contact avec la justice depuis le renflouement. Aucun topo nous permettant de comprendre où en est l’enquête depuis le mois de mars ».
Dans le rang des familles des victimes ce silence finit par être difficile à gérer. « On sait bien que la justice travaille. Mais il est temps que nous ayons des réponses », glisse calmement Nathalie, belle-soeur de l’une des victimes.
Un point d’étape fin novembre
Le silence radio imposé par le palais de justice de Quimper sera rompu fin novembre. « Il faut encore s’armer de patience. C’est ce que j’observe à la vue du dossier », commente sobrement Anne Kayanakis. Pas du genre à jouer avec le sacro-saint secret de l’instruction
le procureur de la République en place de puis septembre
veut visiblement prendre toute la mesure de l’affaire. Y compris son effet médiatique. « Un point d’étape » est effectivement programmé avec les parties civiles au calendrierdu magistrat. « Je comprends les attentes. Nous attendons des résultats d’analyses consolidées ».
Au moment du naufrage
A Loctudy, lundi, des questions sans réponses continueront de flotter dans l’air de cette traditionnelle cérémonie de Toussaint dédiée aux péris en mer.
« On se prépare à une réunion de travail entre nous pour reprendre et étudier les derniers instants du Bugaled », explique Nathalie Gloaguen.
Confirmé par Me Bergot, un des avocats de la partie civile, soucieux de reprendre mécaniquement et systématiquement le synopsis du naufrage. : « Il y a des incohérences dans ce qui a été dit ». Outre les zones d’ombres qui entourent la disparition du Bugaled-Breizh depuis le début, les
familles pointent aujourd’hui notamment (voir en encadré) les
déclarations du commandant du Dolfijn 4, sous-marin néerlandais impliqué dans l’exercice militaire.
Timing et identité
« D’abord les autorités anglaises ont déclaré que ce bâtiment se trouvait à 9 mille nautiques du lieu du naufrage. 12 mille pour le Dolfijins.
Ensuite, son commandant déclare être arrivé sur les lieux
deux heures après le naufrage.
Or, l’Eridan est tombé sur la bouée couronne aux coordonnées relevées du Bugaled, 40 mn après le terrible message envoyé par radio.
Le patron de cet autre chalutier a vu un sous-marin, il est formel.
Alors, de deux de choses l’une : soit c’est le Dolfins qui a été vu et les déclarations de son commandant ne sont pas claires; soit ce n’est pas le Dolfijn et dans ce cas il y avait un autre sous-marin à cet endroit ».
Expertises
Pas suffisant pour établir un lien de cause à effet. L’une des questions pressantes pour les familles, néanmoins.
« Les travaux d’expertise se poursuivent : le menu est plus copieux que prévu », indique le procureur Kayanakis, tout en estimant que « la justice n’a pas ménagé ses efforts ».
Référence au travail des juges, mais surtout au budget débloqué pour le renflouement du Bugaled.
« Nous aussi, sommes là pour l’établissement de la vérité », lâche Nathalie.
Des convictions sur les causes du naufrage il y en a, c’est certain.
Parfois vissées au corps comme une sorte d’intuition. Mais dans le rang des familles personnes n’apporte de réponse toute faite bien, conscient que la vérité devra jaillir d’éléments tangibles.
N’empêche. L’esprit moins déchiré par la douleur, aujourd’hui, les familles réfléchissent. Alors, des questions. Beaucoup. Relatives au déroulement du drame ou plus techniques. Des pistes inattendues s’ouvrent, pointées par des regards extérieurs.
« Maintenant que nous ne sommes plus sous le choc, nous voudrions revoir les premières images de l’épave réalisées au lendemain du naufrage à partir de l’Andromède et les comparer avec celles réalisées au cours du renflouement
du Bugaled », expliquent les parties civiles. Pourquoi ?
« Vérifier la déforme de la quille », « l’enfoncement initialement repéré près d’un hublot » ou encore « comprendre d’où vient le choc passé presque inaperçu
qui a plié la tuyère, une des trois pales de l’hélice et le gouvernail ».
L’état de la machine fabricant, à partir de la compression d’un
gaz, la glace nécessaire à la conservation du poisson attire aussi l’attention des familles depuis que l’épave à révéler un deuxième enfoncement au flanc sur lequel elle gisait. « Implosion aspirant symétriquement les parois bâbord et tribord ? Implosion provoquée par une cause extérieure ou un dysfonctionnement technique ? ».
Les parties civiles souhaitent également prendre connaissance du rapport des autopsies pratiquées sur les corps des trois marins retrouvés : « Mort par noyade. Mais il y a peut-être d’autres indices ».
« Collision directe », « croche » ou « collision avec un armement en action » : l'ombre des vaisseaux noirs plane depuis le premier jour sur l'affaire du Bugaled-Breizh. Mais, si l'expertise judiciaire dit ne pas écarter cette hypothèse, l'implication d'un sous-marin dans le naufrage du chalutier loctudiste n'est aujourd'hui pas établie par la justice.
Alors, affabulation, mythe construit par une mémoire collective que ces histoires ? Nombre d'incidents entre bateaux de pêche et sous marins sont connus et reconnus. «Suite à un accident avec des pêcheurs, les règles de navigation édictées par la marine anglaise sont très strictes», rapporte d'ailleurs un officier de la marine française impliqué dans l'exercice qui se déroulait au large du Cap Lizard.
«Rien d'extraordinaire»
«Dans les exercices de lutte anti-sous-marine du genre de celui qui s'est déroulé au large de la côte britannique, il n'est pas rare de tomber sur des bâtiments qui n'ont rien à faire là», témoigne cet autre expert. On sait que, en général, les exercices institutionnels intéressent beaucoup les autres puissances, même celles «amies». «C'est assez classique que de découvrir des sous-marins qui se baladent dans des zones réservées», rapporte encore cet officier supérieur. «Un jour, il y a longtemps, je me souviens que le bâtiment de surface à bord duquel je me trouvais avait détecté un sous-marin pisteur d'un autre pays. Le contact entre les deux commandants avait été établi pour des explications. C'est le genre d'incident qui ne fait pas systématiquement l'objet d'un rapport officiel».
Renseignement
Selon un autre expert, cette activité de renseignement ne peut être menée par n'importe quelle puissance : «Détenir une flotte de sous-marins ne suffit pas. Il faut une vraie culture de navigation sous-marine, c'est-à-dire être capable d'entretenir des bases de données, par exemple cartographiques ou tactiques, ne serait-ce que pour comprendre ce qui les techniques qui sont mises en oeuvres dans l'exercice espionné». Outre les puissances européennes (française, anglaise, néerlandaise et allemande), Américains, Russes autrefois et Norvégiens seraient en serait seuls capables. D'ajouter : «Je ne connais pas le contexte de l'affaire du Bugaled-Breizh, mais, entre les deux, l'hypothèse d'une croche avec un sous-marin me paraît beaucoup plus plausible que celle d'une collision».
Olivier Scaglia. 29/10/2004.