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Musique

Abd Al Malik. «Faire du lien»

3 juin 2009

Poète urbain au coeur fraternel, Abd Al Malik pratique un rap-slam sans clichés, nourri de jazz et de chanson française. Le Strasbourgeois d'origine congolaise a déjà reçu trois Victoires de la musique, dont la dernière pour «Dante», son nouvel album. Un disque lumineux, rayonnant d'humanité, à l'image des concerts que donne cet artiste hors du commun. Il joue vendredi à Brest et samedi à Quéven, près de Lorient.

Photo François Destoc



Avec quelle formation vous produisez-vous sur scène?
Nous sommes cinq. Avec moi, il y a un pianiste, un contrebassiste-bassiste, un batteur-percussionniste, un guitariste et un accordéoniste. L'accordéon reprend les passages joués par l'orchestre sur le dernier disque, en leur donnant évidemment une couleur différente, plus chaude peut-être. On joue en concert les titres de l'album «Dante», ainsi que les plus forts du précédent, «Gibraltar».

Quelle place laissez-vous à l'improvisation dans vos spectacles?
J'improvise peu sur les textes. À 90%, ce sont ceux de l'album. Mais deux soirées ne sont jamais pareilles. Elles varient en fonction de l'énergie du public.

Quel est le plus grand plaisir que vous éprouvez en concert?
Voir les gens, partager avec eux, être dans un échange vivant. Jouer devant 50 ou 50.000 personnes, c'est évidemment différent, sauf en terme d'intensité parce que c'est toujours un dialogue. J'attache beaucoup d'importance à l'interactivité. Je donne des concerts bavards, avec beaucoup de musique et de mots, où je fais intervenir le public. Au niveau de l'émotion, c'est très fort.

Juliette Gréco, son mari le compositeur Gérard Jouannest qui fut le pianiste de Jacques Brel, ou encore l'arrangeur de Gainsbourg Alain Goraguer, participent à votre album «Dante». Est-ce une façon d'affirmer que vous vous inscrivez dans la lignée de la chanson française de tradition?
Il y a ce rapport à la filiation et au patrimoine. Mais l'envie première, c'est d'apporter sa singularité et sa propre modernité. Gréco, Jouannest, Goraguer sont des artistes monstrueux. Mais ce sont avant tout des êtres humains d'une épaisseur incroyable. Et c'est ce qui était le plus important pour moi en faisant appel à eux. S'ils ont une carrière aussi intense, riche, dense, ce n'est pas simplement parce qu'ils ont du talent. Ils m'apprennent énormément de choses, et c'est à leurs personnalités que je rends hommage, plus encore qu'à leur musique.

Votre propre musique emprunte à différents univers. La qualifiez-vous toujours de rap?
Il y a un peu de chanson, un peu de jazz, un peu de slam, et demain, je ne sais pas, peut-être y aura-t-il aussi un peu de rock? Je suis vraiment ouvert. C'est pour cela que, pour parler de ma musique, j'emploie le mot rap. C'est la seule musique organiquement faite de toutes les autres. Parce qu'elle est issue de la culture du sample, de l'échantillon... Ce qui offre une vision universelle incroyable. Nous n'avons pas inventé le rap. C'est à nous de transcender cette forme, d'essayer de lui donner ses lettres de noblesse. Finalement, le plus important n'est pas de faire du rock, du rap ou de la chanson. Les vraies questions sont: apporte-t-on quelque chose au niveau émotionnel? Est-ce que cela bouleverse? Arrive-t-on à faire du lien? L'essentiel est là.

Quelle est votre définition d'une bonne chanson?
On met le morceau, et, à la fin, on n'est plus le même qu'au début. Pour moi, une bonne chanson a cet effet-là.

Comment naissent vos morceaux? Par exemple un titre comme «C'est du lourd», sur votre nouvel album?
Ah, celui-là est le seul morceau que j'ai écrit différemment des autres! Gérard Jouannest m'a joué au piano cette musique merveilleuse, mais, contrairement à d'habitude, les mots ne sont pas venus tout de suite, seulement le thème que je voulais développer. Ils sont arrivés un peu plus tard, un soir où j'écoutais l'enregistrement. J'ai beaucoup de patience dans la vie, sauf quand il s'agit d'écrire (rires)! Si le texte n'est pas fini en moins d'une heure, je passe à autre chose. C'est la musique qui fait jaillir les mots, toujours. Je ne remplis pas de petit carnet. Je n'écris jamais avant ou à blanc.

Deleuze, Césaire, Sartre sont évoqués dans votre dernier disque. Dès son titre, «Dante», on comprend l'importance que vous accordez à la littérature et à la philosophie. Quelle place occupent-elles dans votre vie?
Importante bien sûr, mais je préférerais poser la question différemment: qu'est-ce que la littérature et la philosophie nous apportent? Ma réponse est que les grands écrivains, les grands philosophes m'apprennent quelque chose de fondamental, à savoir que l'essentiel est dans la vie et non point dans les livres! Les histoires, la réflexion ne sont pas décrochées de la vie, au contraire, elles nous y ramènent. Elles agissent comme un rappel permanent.

Assumez-vous l'étiquette d'intello qu'on vous appose parfois?
Je suis devenu une personnalité publique et dans ce cas, chacun peut donner son avis sur la personne. Qu'il corresponde ou pas à ce que je ressens. Si je cite des noms de philosophes, ce n'est pas pour le plaisir de faire du name-dropping ou pour dire, regardez comme je suis cultivé! C'est parce que cela fait sens dans mon texte. Après, que des gens m'appellent intello ou autrement, cela ne relève que de leur point de vue, j'en fais fi.

Selon vous, quel est le rôle d'un artiste?
J'ai le sentiment que c'est une sorte de Pythie grecque. Il a un rôle cathartique et sert également d'exutoire. L'artiste est quelqu'un qui participe à la B.O. de notre vie, même si son domaine n'est pas musical. Je pense qu'il exerce une fonction centrale dans une société. Sans artiste ou sans musique, c'est une société triste, morte.

Vous êtes le disciple d'un sheik marocain, Sidi Hamza Al Qadiri Al Boutchichi. Que vous apporte-t-il?
C'est un maître spirituel. Par le canal de l'Islam, il m'enseigne l'acceptation de l'autre, le cheminement. Il m'apprend que si on veut parler de respect, de tolérance, on doit les expérimenter véritablement. Si j'osais le mot, je dirais que son éducation fait de moi un homme universel.

Universel mais aussi enraciné. Qu'est-ce qui vous a donné l'envie de vous exprimer en alsacien sur le titre «Conte alsacien» de votre dernier album?
Quand je disais que je ferais un jour un texte en alsacien, tout le monde rigolait. Mais pour moi, c'était important, parce que cette langue fait aussi partie de la B.O. de mon existence. Je l'ai entendue toute ma vie d'enfant, d'adolescent et de jeune adulte. Seulement, je n'avais pas de musique: jusqu'à ce que Gérard Jouannest me joue une valse! J'ai dit, ça y est, je le tiens mon «Conte alsacien»! Dans ce morceau où je raconte l'histoire de ma famille, originaire du Congo Brazzaville, je trouvais hautement symbolique de glisser de l'alsacien. Surtout qu'en plus, j'en aime les sonorités!

  • Propos recueillis par Frédéric Jambon

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