6 avril 2009
Entame en douceur pour les 14 solitaires engagés dans la Transat BPE. C'est sous le soleil et dans les petits airs qu'ils ont quitté Belle-Ile pour mettre le cap sur sa cousine Marie-Galante. Thierry Chabagny a donné le tempo et Franck Le Gal emmenait la flotte, hier soir.
Il y a 3.436 milles devant les étraves pour départager les 14 solitaires mais cette transat Belle-Ile-en-Mer - Marie-Galante a commencé par une jolie régate au ras des falaises verdoyantes de la pointe de Kerdonis. Avant de s'attaquer à l'océan Atlantique, les figaristes au long cours ont fait étalage de leur talent et de leur finesse de régatier. Au coup de canon, déclenché à 15h par Laurent Voulzy, Gérald Véniard («Macif») s'était montré le plus prompt en bout de ligne alors qu'Erwan Tabarly («Athema») et Victor Jean Noël étaient rappelés pour départ anticipé et venaient réparer. Très vite Thierry Chabagny («Suzuki») enclenchait le turbo pour filer le premier vers la bouée de dégagement qu'Adrien Hardy, mal inspiré, passait du mauvais côté.
Ballet à Kerdonis
Au bout de 40 minutes de course, la brise donnait déjà des signes de faiblesse. Sur une mer plate et un soleil digne de Marie-Galante, les solitaires, très attentifs à la barre et aux réglages, progressaient à petite vitesse vers la bouée des Galères à la Pointe Kerdonis où de nombreux spectateurs s'étaient massés. C'était le promontoire idéal pour assister au ballet de virements de bord à flirter avec les cailloux et se faire quelques frayeurs. A cette dernière pointe à parer avant de mettre cap au large, Thierry Chabagny et Gérald Véniard étaient quasiment bord à bord par le travers du phare de Kerdonis. Dans leur sillage, pointait le Quiberonnais Franck Le Gal («Lenze»), un peu dans son jardin, suivi par le grand Gildas Morvan («Cercle Vert»). Ces premières escarmouches sous le soleil bellilois n'étaient que le prélude d'une bataille d'au moins trois semaines.
Du vent à venir
Alors que les bateaux spectateurs faisaient demi-tour vers le port du Palais, Eole abandonnait les solitaires. C'est donc dans un vent poussif que les concurrents s'apprêtaient à vivre leur première nuit en mer. Comme le soulignait Nicolas Troussel: «Une météo paisible, c'est toujours plus agréable pour se mettre dans le rythme et trouver ses repères». Les choses vont vite changer et se corser. Gérald Véniard, qui avait décrypté les derniers fichiers avant de larguer les amarres, était affranchi sur le scénario météo à venir. «Les premiers jours de course vont être musclés. On va aller chercher des fronts : un premier 24heures après le départ et un deuxième dans trois jours. On part pour faire quatre-cinq jours de près avec du vent maniable, les premiers jours. Et puis, un peu plus rugueux au bout de quatre jours, notamment au large du Cap Finisterre avec 30 noeuds de vent pendant 24heures. Là, ça ne va pas être de tout repos mais ça donne le ton. On sera dans le bain tout de suite...», confiait le Rochelais avant de larguer les amarres. Très vite, les conditions seront rugueuses pour ces 14 solitaires qui ont dû s'armer de patience pour s'éloigner des côtes belliloises. Hier à 19h, Franck Le Gal menait une flotte très groupée devant Gildas Morvan.
- «Hé, papa, je t'aime. Tu le sais, hein papa, que je t'aime?» Hugo (6 ans) serre fort son père dans ses bras. Puis, c'est au tour de Pauline (9 ans), sa soeur, d'en faire autant. Chez les Drouglazet, les traditionnels adieux sont toujours difficiles, parfois déchirants. Même Rinette, la femme d'Eric, ne s'y fait pas. Et pourtant, cela fait 14 ans que ça dure. - «Oui je sais, mais je n'y arrive pas! J'essaie de ne pas trop y penser mais comme je vis sa passion à fond, c'est dur». Avant Drouglazet, d'autres skippers avaient quitté le ponton-légo du Palais. Le premier d'entre-eux fut Victor Jean Noël, salué au passage des écluses par des djembés. Soleil+musique créole: le Guadeloupéen n'était pas le moins du monde dépaysé. Ambiance radicalement différente quelques mètres plus loin. A bord de «Financo», Nicolas Troussel, le tenant du titre, est seul. Déjà dans sa course, très concentré. Ses proches ont fait le déplacement mais ils se tiennent volontairement à distance. Yann, son préparateur, n'a plus rien à faire. Le bateau est nickel. Il ne lui reste plus qu'à larguer les amarres. «Oui, je préfère entrer dans ma course plus tôt. Donc, j'ai dit au revoir à Hélène et Anouk (ndlr: son épouse et sa fille) deux heures avant le départ car c'est un peu compliqué sur le ponton. Les au revoir, ce ne sont pas les moments les plus agréables». Chez les Troussel, on préfère la discrétion. Une heure avant le passage des écluses, Anne, la soeur de Nicolas, était passée discrètement cacher des oeufs de Pâques dans le bateau. Trois bateaux plus loin, Salomé (2 ans et demi) pleure. La veille encore, la fille de Franck Le Gal collait des gommettes à l'intérieur du Figaro bleu et blanc «Lenze». Mais aujourd'hui, papa s'en va pour trois semaines et visiblement, elle n'apprécie guère. Seule femme engagée, Isabelle Joschke est très entourée. Une équipe de télévision recueille ses dernières impressions. «J'ai hâte d'être seule au large», lâche-t-elle. Adrien Hardy, plus jeune concurrent, vient lui glisser quelques mots d'encouragement. Entre anciens minïstes, on se comprend. Il est 14h. Tous les Figaro ont quitté le port du Palais. Belle-Ile retrouve sa quiétude.
Sur son CV nautique 2008, on trouve une neuvième place sur la Transat ag2r (avec Corentin Douguet), une place de dixième sur la Solitaire du Figaro et une quatrième place à la Cap Istanbul, dont une victoire d'étape en Turquie sous les couleurs de «Suzuki», partenaire avec lequel il entame sa deuxième saison. Si on remonte un peu plus loin dans le temps, on note aussi une magnifique deuxième place sur la Solitaire du Figaro 2006, une autre place de dauphin sur la Transat Jacques Vabre 2007 (en 40 pieds avec Dominic Vittet), une victoire sur la Cap Istanbul 2007 (en double avec Nicolas Bérenger) et un succès sur le Tour de Bretagne 2005 aux côtés de Gildas Mahé. C'est clair, le marin a roulé sa bosse. Paradoxalement, hier à Belle-Ile, il a pris le départ de sa première transat en solitaire. En 2001, il était bien sur la ligne mais, à l'époque, la course se disputait en double. «C'est clair que sur cette transat-là, il y a un côté aventure et découverte pour moi qui n'ai jamais passé plus de cinq jours en mer seul». Sa première difficulté sera donc de trouver rapidement le bon rythme. «Surtout ne pas se mettre dans le rouge comme on peut le faire sur la Solitaire du Figaro où on puise dans les réserves en arrivant complètement cramé. Là, il faudra que je sois lucide pour faire de bons choix météos». Car le régatier de Névez entend jouer les premiers rôles. «Je vise un podium. Maintenant, la transat idéale, c'est celle où tu termines devant tout le monde...» Pas manchot en tactique, Chabagny a voulu compléter son savoir auprès des maîtres es-météo que sont Bernot et Nélias. «Je me suis aussi fait aider par Dominic Vittet car il connaît bien le Figaro ainsi que le parcours et ses pièges». Le parcours est libre, donc très ouvert. Conséquence, les candidats à la victoire sont légion. «Quasiment tout le monde peut gagner. On l'a vu sur la dernière Transat ag2r où ceux qui étaient devant une bonne partie de la course n'ont pas été récompensés à l'arrivée». Sur l'eau, Chab' fait partie des meneurs. Pas des suiveurs et encore moins des Bretons de panurge. L'homme a le potentiel pour s'imposer. A condition de ne pas douter. Christian Le Pape, directeur du centre d'entraînement de Port-la-Forêt, confirme : «Thierry a plus souvent peur de perdre plutôt que l'envie de gagner». Parfois, il suffit d'un déclic, d'une course ou d'une étape de référence. En octobre 2008, en s'imposant sur le Bosphore lors de la dernière étape de la Cap Istanbul, le skipper de «Suzuki» avait eu le sentiment d'être intouchable. «Comme un état de grâce où tu te dis que rien ne peut t'arriver. Dès que je sentais un coup à jouer, j'y allais et ça marchait», disait-il. Hier, ça marchait plutôt bien à bord de son «Suzuki», très à l'aise dans les brises évanescentes.
«Super contente de partir sur cette course et j'avoue que j'attends avec impatience d'être super loin de Belle-Ile. En effet, on va rentrer rapidement dans le vif du sujet avec des conditions pas faciles, des choix tactiques à faire. Tout pour s'amuser en fait!» «Avec les conditions météos annoncées, il pourrait y avoir de petits écarts dans les deux prochains jours mais il faudra faire le bon choix pour l'avenir, c'est-à-dire choisir le nord ou le sud. Lundi dans la journée, il faudra faire son choix. La première nuit ne sera pas une partie de plaisir parce que le vent va être faible, donc il faudra beaucoup manoeuvrer, donc rester éveillé pour tirer les bons bords». «Le schéma de cette transat est intéressant au début avec des virements de bord à faire, des passages de fronts. C'est mou au départ mais lorsqu'on aura mis le cap à l'ouest ou au sud-ouest, on va toucher du vent 20-25 noeuds, donc il y aura de la mer et ça va cogner. Il faudra bien naviguer dans la brise. Après, il va falloir faire travailler les méninges pour trouver la bonne trajectoire». «On devrait passer une première nuit plutôt tranquille même si, avec les petits airs, il faudra être devant et ressortir en tête du paquet pour affronter ensuite le vent plus fort dans les jours à venir. Les alizés vont se mériter et ils ne vont pas être faciles à atteindre. Moi, ça me va même si on sait tous que ça va être difficile car il y aura de la mer et beaucoup de vent. Il va falloir se faire mal les premiers jours tout en gardant de l'énergie pour être en forme quand ça va commencer à glisser». «Je suis content de partir car cette transat en solitaire, c'est un truc dont je rêve depuis longtemps. Ce rêve, je vais le réaliser. C'est une belle aventure. Là, ça s'annonce physique et sportif pour les trois-quatre premiers jours».
En raison des conditions météos jugées trop mollassonnes, la direction de course a décidé de raccourcir le parcours côtier initialement prévu. Exit donc la bouée devant le port du Palais. Dommage pour le public qui, du coup, s'est pointé en nombre à la pointe de Kerdonis dans le sud-est de Belle-Ile où le spectacle valait vraiment le déplacement. Encore fallait-il avoir une voiture... Très marqué par la chute à la mer de Christophe Bouvet l'été dernier lors de la Cap Istanbul, Gérald Veniard a décidé d'aller plus loin dans la sécurité en mer, notamment pour la navigation en solitaire. Sur cette transat, il a embarqué une petite balise (ci-contre, photo Philippe Eliès) qui déclenche les secours en cas de chute à la mer. «Je la porterais en permanence sur moi», a-t-il expliqué. Jean-Yves Le Drian, président du conseil régional de Bretagne, sur les pontons du port de Le Palais, a confirmé son soutien à l'épreuve mais également au jeune François Gabart, skipper du Figaro Bénéteau 2 «Espoir Région Bretagne » : « François fait preuve de talent depuis qu'il porte nos couleurs. Il répond pleinement aux espoirs que nous formulons».
HIER ?? 19 H : 1. Franck Le Gal (Lenze) à 3.424,4 milles de l'arrivée; 2. Gildas Morvan (Cercle Vert) à 0,4 mille du premier; 3. Gérald Véniard (Macif) à 0,7 m; 4. Erwan Tabarly (Athema) à 0,7 m; 5. Thierry Chabagny (Suzuki Automobiles) à 0,8 m; 6. Armel Tripon (Gédimat) à 0,8 m; 7. Isabelle Joschke (Synergie) à 0,8 m; 8. Nicolas Troussel (Financo, ci-contre) à 0,9 m; 9. Yannig Livory (Cint 56) à 1,3 m; 10. Eric Douglazet (Luisina) à 2,7 m; 11. François Gabart (Espoir Région Bretagne) à 3,2 m; 12. Adrien Hardy (Agir Recouvrement) à 3,3 m; 13. Victor Jean-Noël (Pays Marie-Galante) à 3,5 m; 14. Louis-Maurice Tannyères (Nanni Diesel) à 4,3 m.
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