29 mars 2009
La France a enfin ses «profileurs». Ils sont sept, regroupés au sein d'une unité spécialisée de la gendarmerie. Après une longue phase d'expérimen- tation, ils participent désormais à la traque des criminels les plus redoutables.
Département des sciences du comportement (DSC). Fort de Rosny-sous-Bois, en région parisienne, QG des experts de la gendarmerie. Ici, pas d'hommes en blouse blanche. Pas de labos. Juste quelques ordinateurs, et des dizaines de livres consacrés aux tueurs en série, à la psychologie et l'analyse criminelles. Voici la «tanière» des premiers et seuls «profileurs» habilités, en France, à participer à des enquêtes criminelles. Ils sont lieutenant ou capitaine. Tous officiers de police judiciaire. Quatre femmes et trois hommes. Les premières ont suivi une longue formation universitaire en psychologie et en droit. Elles sont les «analystes» du groupe. Les trois hommes ont derrière eux une solide expérience d'enquêteur.
Marcher dans les pas du tueur
Le jour de notre visite, le DSC a trois meurtres sur les bras. Pas n'importe lesquels. «Nous ne travaillons que sur des crimes en série, meurtres ou viols (*), ou sur des crimes simples commis sans mobile apparent, si ceux-ci présentent des éléments d'alerte de comportement criminel particulier», résume sobrement le patron du DSC, le capitaine Pierre Chaignon. Une ablation d'organes, des mutilations, une mise en scène du crime, une violence extraordinaire sont quelques-uns des signaux qui doivent déclencher l'intervention du DSC. Acte 1: se rendre sur la scène de crime. «C'est systématique, indique l'une des quatre analystes, le capitaine Marie-Laure Brunel. Rien ne remplace une inspection sur le terrain. Cette étape nous permet aussi de marcher dans les pas du tueur. Cela facilitera, plus tard, la reconstitution mentale des faits». Acte 2: éplucher tous les rapports (constatations, experts, témoins). Déterminer qui était la victime. «C'est essentiel pour savoir comment son agresseur a pu la repérer et la sélectionner», commente le capitaine Chaignon. Le crime a été commis en plein jour, en ville? Cela peut indiquer que l'auteur a confiance en lui. Peut-être n'est-ce pas sa première agression. À l'inverse, cela peut aussi signifier qu'il a cédé à une pulsion incontrôlable, qui lui a fait perdre toute notion de risque... «Pris isolément, chaque élément peut dire tout et son contraire, met en garde le capitaine Brunel. C'est l'interaction d'une foule d'indicateurs qui va nous permettre de donner une tendance».
Portrait-robot psychologique
Acte 3: reconstituer mentalement les faits (empathie). «Une étape intense et épuisante», témoigne le capitaine Chaignon. L'analyste se glisse dans la peau du tueur et de sa victime. Pourquoi est-il arrivé par là? Que voulait-il voir? Qu'a-t-il pu ressentir? Comment a réagi la victime? Le profil de l'auteur recherché peut, enfin, être établi, «toujours de manière collective». Pour éviter toute influence, l'analyste ne sait rien des hypothèses de travail des enquêteurs. À ce stade, trois à quatre semaines se sont déjà écoulées. Au final, et dans l'idéal, les enquêteurs disposent d'un vrai portrait-robot psychologique: sexe, âge mental (créneau), milieu socioprofessionnel (actif ou pas, de jour ou de nuit, secteur d'activité, zone d'habitat...) et familial (marié, célibataire, avec ou sans enfants...), antécédents psychiatriques et judiciaires...
Trahi par sa gestuelle
Autre domaine d'intervention du DSC: l'aide à l'interrogatoire. «J'ai appris, à mes dépens, qu'on n'interrogeait pas ces gens comme les autres», témoigne l'ex-colonel Vaillant, l'un des premiers, dans les années 80, à avoir fait appel au profilage (affaire Chanal, les disparus de Mourmelon). Exemple: ne jamais dire à un paranoïaque qu'il est... paranoïaque. «C'est même dangereux, explique le capitaine Brunel. En disant cela, on se place dans le camp des persécuteurs». Avec un psychopathe, impossible de jouer sur la corde sensible. Il n'y en a pas. «Ils peuvent passer 48h sans dire un mot. Ils ne sont jamais gais ou tristes. Rien ne les touche». Là encore, chaque entretien est «du sur-mesure». «Il n'y a pas de règles, ni de solution miracle. Nous utilisons toute une série de techniques». La morphogestuelle est l'une d'elles. «70% de notre langage est non verbal», indique le capitaine Chaignon. Pendant une audition, chacun des gestes du suspect est épié et décrypté. Intensité de la voix, postures peuvent fournir de précieux renseignements: «Attention, cette question dérange le suspect. Il faut creuser». «Un regard en bas, à gauche ne trahit pas nécessairement un mensonge. Ce serait trop simple», insiste le capitaine Brunel. L'officier assure «ne tendre aucun piège». «Nous montrons que nous comprenons le suspect. En général, c'est ça la clé». Celle qui conduit à des aveux circonstanciés. Une fois, l'analyste s'est trompée. «Le suspect m'a bernée. J'étais persuadée qu'il était innocent». Ce sont les aveux du coauteur qui l'ont finalement fait tomber.
* Ces experts peuvent être également sollicités pour des incendies criminels, des enlèvements, et des analyses comparatives d'affaires
Le profilage? «Indispensable», estime l'ex-colonel Vaillant, ancien patron de la section de recherches de Reims. «Utile, confirme un adjudant d'une autre section de recherches, pour laquelle le Département sciences du comportement (DSC) a fortement contribué à résoudre un épineux dossier. Cela permet d'avoir un autre regard et de se poser les bonnes questions».De telles réponses n'étaient pas évidentes il y a quelques années encore. L'unité de «profileurs» de la gendarmerie a été créée en 2002. Une révolution dans un pays où les autorités ont longtemps considéré cette discipline ou les crimes en série comme un filon pour... séries télévisées et thrillers américains. «Il a fallu se battre contre les clichés, et convaincre», commente le capitaine Marie-Laure Brunel. Plus de cinq années ont été nécessaires, avant que le département ne soit officiellement intégré aux procédures criminelles. ?? la clé, un résultat: 51 sollicitations en 2008, contre 13 en 2002. Et l'efficacité? «Elle est très difficile à évaluer, reconnaît l'officier. On ne peut pas vraiment mesurer notre part dans un dossier résolu.» Le DSC avance en revanche un taux de concordance «supérieur à 80%» entre leurs profils virtuels et ceux des vrais auteurs. «Cette discipline est très théorique et est essentiellement alimentée par des universitaires... qui n'ont jamais mis les pieds dans un commissariat, critique un commissaire de police. Chez nous, il y a eu des tentatives malheureuses (avec des psychologues privés, Ndlr), en police judiciaire, qui ont refroidi tout le monde.» Même aux ??tats-Unis, le profilage est remis en cause. Stéphane Bourgouin, spécialiste des tueurs en série, confirme: «Les profileurs du FBI ne se déplacent plus sur le terrain. Ils travaillent avec des statistiques. Le problème est qu'elles reposent sur un nombre très limité, ancien et non actualisé, d'entretiens avec des tueurs en série. En France, aucune étude n'a jamais été réalisée sur nos cas nationaux...». «On ne nous laisse pas les interroger en prison», déplore le DSC qui met en avant des «lourdeurs institutionnelles et culturelles». «Nous n'avons pas de problème avec les meurtres en France, mais avec les agressions sexuelles», avance Michèle Agrapart-Delmas, psychocriminologue et expert judiciaire agréée par la Cour de cassation, pour qui la France n'a «pas ou très peu» besoin de profileurs. Près de 900 meurtres sont commis en moyenne, chaque année, dans le pays. Plus d'une centaine ne sont pas résolus (149 en 2008; 659 ces cinq dernières années). De son côté, Stéphane Bourgoin a recensé 88 cas de tueurs multirécidivistes depuis 1999.
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