13 décembre 2008
Du pain sur la planche, hier, à Guingamp (22), pour Gabrielle, 86 printemps. Accompagnée de sa soeur Edith et de Géraldine, benjamine de l'antenne d'Appel Détresse, la maman de Loïk Le Floch-Prigent, l'ex-patron d'Elf, a mis la dernière main aux deux tonnes de chapelure qui nourriront bientôt des enfants victimes de famine.Sur le trottoir, un pochon, déposé par une âme charitable, a quignon sur rue. Derrière la porte du local, des sacs de boulanger soigneusement repliés sont déjà vides de leurs vieilles croûtes. Muettes, deux trancheuses et une broyeuse attendent la prochaine fournée... Et puis là, étalées sur la table trônant au milieu de la pièce, des tartines, en veux-tu en voilà, soigneusement dispersées, prêtes à rassir dans les règles de l'art. Pains bâtards, baguettes, boules, miches, pains de deux... Le numéro 7 de la rue du Général-de-Gaulle est une panetière géante. Bienvenue chez Mme Le Floch-Prigent, 22200 Guingamp. Ici, le patronyme renvoie aussi sûrement à Gabrielle, 86 ans, qu'au fiston, Loïk, l'enfant du pays, dans le pétrin depuis ses condamnations dans les affaires Elf et Dumas.Chignon serré, blouse bleue nouée, regard malicieux et sourire accorte, la propriétaire fait le tour de son atelier ouvert six jours sur sept depuis 25 ans. Et présente ses petites mains, comptées parmi la quarantaine d'habitués. Il y a là, Edith, sa soeur cadette, 81 ans. Et puis Géraldine, 37 bougies, inséminatrice dans le civil, et bénévole depuis septembre. Il est 10 h 30 ce vendredi, et tout doit être prêt pour l'heure du goûter. À 16 h, les hommes débarquent, prêts à charger dans le camion les bidons de 15 à 18 kg, remplis, à ras la gueule, de chapelure. Deux tonnes de panure maison sont ainsi prêtes à rejoindre la plate-forme nantaise de l'organisation non gouvernementale internationale « Appel Détresse ». Un cérémonial observé chaque trimestre.
125.000 petits-déjeunerspour les enfants
L'an dernier, renseigne Gabrielle, l'antenne guingampaise de l'association humanitaire a fourni 7,5 t de cette précieuse mouture. Pas pour un banquet rabelaisien ni même pour le concours du plus grand crumble du monde. Non. Ici, la panure, c'est pour ceux qui sont dans la panade. Pour les oubliés des pays en voie de développement, les estomacs creux du Congo, de Côte d'Ivoire, de Madagascar, ou de l'altiplano bolivien. Une poudre qui, mêlée à de l'eau et du lait, a permis de préparer « 125.000 petits-déjeuners. Soit plus de 3.500 enfants nourris chaque matin », apprécie la maîtresse de maison, qui a transformé le cabinet de médecin de feu son époux en laboratoire de torréfaction solidaire.
« Avoir pitié de ceux qui n'ont rien »
La première fois que Gabrielle a mis la main à la pâte, « c'était en février 1983 ». Toute seule. « Au début, je déposais une caisse à la sortie de l'église. Chacun pouvait y laisser son vieux pain que je grillais ensuite chez moi dans mon four. Pour en faire de la chapelure, je mettais les pains grillés dans des sacs que je foulais au pied. Un an plus tard, un cabinet d'assurance de Bégard (22) m'a payé ma première broyeuse. Depuis un boulanger nous en a donné une autre. On s'est industrialisé », s'amuse la chef d'équipe, une pensée pour ses six boulangers du coeur et les collectivités qui, chaque semaine, la comble d'invendus.Si un crucifix, accroché au mur de l'atelier, veille à la multiplication des pains, « ici on ne demande à personne s'il va à la messe ou s'il vote rouge ou blanc. La seule chose qu'on demande, c'est d'avoir pitié de ceux qui n'ont rien ».
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