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Lynché à Brest. Un procès peau de chagrin

16 juin 2008

André Morvan, préretraité, papa d'une fillette, est mort sous les coups d'une bande de marginaux, en 2004. La Justice va tenter de sauver ce qui peut l'être d'une instruction ratée. <br/>Photo DR

Demain, la cour d'assises du Finistère rejuge trois punks accusés d'avoir battu à mort un promeneur, à Brest. « Nous devons la justice à la mémoire de la victime », lançait un avocat lors du premier procès, avorté. Dur à exaucer : l'un des trois marginaux est innocent et dans le box, le compte n'y est pas.« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », écrivait Jean de La Fontaine au XVII e siècle. Quelques scandales judiciaires retentissants - Outreau, Dils... - se sont chargé de garder toute son actualité au proverbe. Dans le Finistère, une affaire de meurtre plus confidentielle lui a aussi donné du lustre.

« Montre que t'es un vrai punk ! »

Les faits remontent à la nuit du 13 au 14 août 2004. L'été s'étire sur le port de commerce de Brest. Dix-sept routards, réunis au gré des grands festivals rock, sont installés dans un hangar désaffecté depuis une quinzaine de jours. Vers 22 h, André Morvan, ouvrier de 56 ans en préretraite, père d'une fillette de six ans, se promène sur les quais. C'est son anniversaire. Il est sorti marcher seul après une dispute avec sa compagne. Il voit les squatteurs. Il connaît bien les lieux. Il y a travaillé des années auparavant. Deux jeunes filles viennent lui parler, lui proposent un verre. « C'était un gentil monsieur », a témoigné ensuite l'une d'elles.Coïncidence, la bande fête aussi un anniversaire, celui de son chef, Luca Scarascia, routard italien qui a 31 ans ce soir-là. Bière, mousseux, alcool à 90 º, rhum, ecstasy, cocaïne, cannabis... Tout y passe. Au sommet de sa défonce, un routard a soudain un flash : « C'est un keuf ! » (flic en verlan, NDLR), crie-t-il en désignant André Morvan. En un instant, c'est la curée. Ils sont au moins cinq à se déchaîner sur lui à coups de poing, de rangers et de barre de fer. « Casse-lui la tête, montre que t'es un vrai punk », aurait harangué Luca Scarascia.Le malheureux André Morvan, défiguré, est abandonné, inconscient, sur un accotement herbeux. « Les premières lésions étaient léthales », conclura ensuite le médecin légiste. Ils sont ensuite deux à le porter et à le balancer dans le port, trop abrutis pour réaliser que son corps a atterri sur le pont d'un sablier, cinq mètres en contrebas. Des pêcheurs à la ligne les ont vus. Ils alertent la police. Douze routards sont interpellés. Ils se retrouvent parfois à quatre par geôle de garde à vue. Idéal pour s'accorder sur une version. Morade Halleb, surnommé « Titeuf », avec le sang de la victime sur ses chaussures, est trop « mouillé ». Mais Damien Cornuet, dit « Cadenas », ferait un autre coupable idéal. Avec sa jupe noire et sa lubie d'aller toujours pieds nus, il n'est pas vraiment accepté. Les autres vont le charger. Puis, de façon inespérée, ils vont être remis en liberté et s'éparpiller dans la nature. Un policier admettra, lors du premier procès de décembre 2006, « qu'il aurait fallu que huit personnes soient mises en examen. Moi, j'ai obéi aux ordres du parquet ». Le procureur de l'époque, François Nicot, avait eu cette phrase : « Vu leur état au moment des faits, il était difficile de qualifier une non-assistance à personne en danger ».

« Pourquoi tous ces mensonges ? »

André Morvan décède le 16 août. Cornuet et Halleb sont écroués. Une instruction est ouverte et confiée au juge Raymond André. Elle suivra les jalons des premières auditions. Aucun élément ne vient bousculer le train-train. Et pour cause : la veuve de M. Morvan, une femme en grandes difficultés, ignore même qu'elle peut se porter partie civile ! (elle le fera une semaine avant le premier procès).La machine judiciaire se contente donc de ces deux prises.Mais c'était sans compter le témoignage d'Élodie, jeune et courageuse adolescente. Elle était dans le squat ce soir-là. Épouvantée par la scène, elle a fui à Avignon avec son copain. Mais elle souffre de savoir Damien Cornuet injustement désigné, d'autant qu'il a même tenté de raisonner les plus virulents. Malgré la peur des représailles, elle revient à Brest en avril 2005 et demande à être entendue. Après huit mois et 21 jours de détention préventive, Damien Cornuet est libéré grâce à son témoignage. Il reste néanmoins mis en examen.

Coup de théâtre au procès

Élodie parle aussi de « Cid », alias Jérémy Nozières, qui était passé entre les mailles du filet en août 2004. L'enquête se contentera de cette pièce rapportée. Et voilà les trois accusés réunis le 18 décembre 2006 devant la cour d'assises du Finistère. Dès l'ouverture des débats, les béances de l'instruction sautent aux yeux. Le jeune avocat général, Gwenaël Gargam, s'enferre. Aucun témoin cité n'est venu. Les avocats obtiennent que Luca Scarascia soit recherché. Coup de chance : il est interpellé à Brive-la-Gaillarde.Le coup de théâtre intervient le 19 décembre, jour précédant son arrivée : Jérémy Nozières, ému par le témoignage de son père, n'y tient plus : « Il y a quelque chose que je dois dire : la deuxième personne qui a balancé le corps avec Morade, c'est M. Scarascia. Ça me pesait ». Stupeur. Tous les regards se tournent vers Morade Halleb. « En fait, ouais, il y avait moi et Luca. Damien, il l'a pas jeté ». La présidente : « Pourquoi tous ces mensonges, M. Halleb ? ». « C'est pour mon petit frère que je crains, parce qu'il vit dans la rue ».

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