Le 16 mars 1978, l'Amoco Cadiz s'échouait à Portsall, provoquant la plus grande marée noire de l'histoire. Un homme, Alphonse Arzel, maire de Ploudalmézeau à l'époque, allait incarner le combat des Bretons contre la toute puissante Amoco Transport Company. 30 ans après, il se souvient comme si c'était hier. Comment avez-vous appris la catastrophe ?C'est étonnant, les circonstances. J'avais un adjoint, chargé de Portsall, Jules Legendre, un ancien officier de la Marine qui avait passé toute sa vie dans le pétrole. Prévenu par radio-Conquet, il me téléphone vers 10 h du soir en me disant : « Catastrophe. Tu avais raison, il était trop près du bord ».Dans la journée, je m'étais inquiété auprès de lui de la présence du pétrolier. « Dis donc, tu ne trouves pas qu'il est près des rochers ? » Il m'avait répondu : « Il a dû choisir la voie la plus rapide, il sait ce qu'il fait. Il y a un pilote à bord ».Qu'avez-vous fait à ce moment-là ?Mon adjoint m'a dit : « C'est à toi de prendre les dispositions ». Ma première décision a été de passer un coup de fil au sous-préfet de Brest. Manque de chance, il n'était pas joignable. Il était à un concert au Cercle naval. J'ai rejoint mon adjoint sur le site. On a assisté avec les gendarmes à l'hélitreuillage de 34 hommes et d'une femme. À trois heures et demie du matin, tout le monde était sain et sauf.Vous vous souvenez de la réaction des gens le lendemain ?Le premier qui est venu me voir le 17, au matin, c'est le Dr Guéguen, le maire de Plouguerneau. Il voulait m'accompagner pour aller voir l'état des grèves. C'était une vision d'horreur. Quand on a vu cette couche de pétrole d'un demi-mètre d'épaisseur, dans laquelle il y avait des oiseaux, des poissons et plein de saletés, le Dr Guéguen s'est mis à genoux. Il s'est mis à prier et il a dit : « Seigneur, qu'avons-nous fait pour être punis ainsi ? »
Qui a eu l'idée de faire un procès et quand a été prise la décision ?
Dès le deuxième jour, on s'est dit avec le Dr Guéguen : il faudrait qu'on fasse un procès pour déterminer les responsabilités et faire payer les pollueurs. Et puis, j'ai réuni les maires des cantons de Lannilis et Ploudalmézeau. Tout le monde était d'accord. Il fallait battre le fer tant qu'il était chaud comme on dit.Pourquoi une décision aussi rapide ?Si on avait trop traîné, il n'y aurait pas eu de procès, surtout que l'État était hostile à notre démarche. Michel d'Ornano, le ministre de l'Équipement, nous avait déconseillé de lancer une procédure. « C'est à nous de lancer le combat contre les pollueurs », nous disait- il.On lui a répondu : « À chaque fois que l'on vous a appelés, vous n'avez rien fait. Cette fois-ci, on va prendre notre destin en main ».Avez-vous subi beaucoup de pressions pour abandonner le procès ?Les critiques n'ont pas manqué. « Vous n'êtes bon qu'à engraisser les avocats », m'a-t-on dit une fois.Nos détracteurs passaient leur temps à nous dire que jamais on aboutirait. Amoco avait comme tactique de nous décourager.De la part de l'État, il y a eu aussi cette volonté. J'ai été appelé par Raymond Barre, le Premier ministre, qui m'a demandé de laisser tomber notre procédure parce que, disait-il, on était dans l'illégalité. Je n'ai pas été aidé par mes propres amis politiques. Ils me promettaient toujours de l'argent et rien ne venait. Les premiers sous que l'on a eus, c'est avec Pierre Mauroy.
Que vous ont appris toutes ces années ?
Que quand on se donne la peine, on peut arriver à quelque chose. Si on a gagné, c'est parce que l'on a dépassé nos clivages et que nous sommes restés unis.