4 novembre 2008
Reportage au coeur de Manhattan, qui affiche toujours une certaine insouciance. Ici, la crise n'entame pas l'optimisme et l'esprit d'entreprise. Au premier rang, des Français que la Grosse Pomme a d'emblée séduits.
L'été indien enveloppe encore « The Big Apple » (La Grosse Pomme) d'une éphémère douceur, tandis que les rayons du soleil se reflètent dans les buildings de verre qui donnent à New York sa majesté. Loin de l'Amérique profonde où la population, étouffée par les crédits délirants des subprimes, se retrouve à la rue, Manhattan affiche toujours une certaine insouciance. Depuis que l'ancien maire, Rudolph Giuliani, faisait attacher les resquilleurs aux grilles du métro durant plusieurs heures, la ville a banni la criminalité. On peut même se promener dans le Bronx : c'est dire !
Ils n'étalent guère leurs sentiments
Gilles, 32 ans, travaille depuis cinq ans pour Grand Marnier, propriété de Moët Hennessy, qui appartient à LVMH. La veille, il fêtait l'anniversaire de son épouse, Claire, avec une trentaine d'amis dont la moitié travaillant dans la finance, secteur, avec le luxe, de prédilection des Français. Certes, les copains employés dans les « hedge-funds » (fonds d'investissement) font un peu grise mine mais n'étalent guère leurs sentiments. Les Américains, qui ne disposent pourtant pas de la même couverture sociale que les Français, ne sont décidément pas fatalistes. D'ailleurs, plusieurs d'entre eux ont déjà retrouvé du travail. L'une des collègues de Gilles, qui devait prendre sa retraite, est condamnée à travailler deux années supplémentaires sans en faire un drame. Dans son entreprise emblématique, le jeune cadre fait figure de privilégié : contrairement aux Américains, les Français ont été préservés pour que leur direction n'ait pas à les rapatrier. Gilles, qui est responsable de la zone Caraïbes, fait néanmoins une croix sur son bonus à la fin de l'année. En effet, le groupe constate une chute importante des ventes sur Saint-Thomas, petite île faisant figure de marché test en duty free où se déversent tous les cruise-ship (paquebots) des croisiéristes américains. Un signe qui ne trompe pas.
Une ambiance très parisienne
À l'inverse, la brasserie Orsay, dont Jean-Pierre Lauret est le directeur général, son propriétaire auvergnat, Jean Denoyer, possédant une quinzaine de restaurants dans le pays, ne désemplit pas. L'ambiance très parisienne est appréciée des New-Yorkais dans ce quartier chic de l'Upper East Side. Sans compter les 60.000 Français (dont 20.000 seulement sont immatriculés) qui vivent ici et dont certains sont devenus des figures prestigieuses, tel Philippe de Montebello qui dirigea le Met pendant trente ans. Originaire de La Réunion, Jean-Pierre est arrivé pour la première fois en 1974, à 22 ans, après des classes chez Taillevent. Embauché par Warner Lee Roy, fils du producteur de Ben Hur, il fit ses armes à la « Taverne on The Green ». Adepte de la gastronomie, il travaille ensuite pour Michel Guérard, qui ouvre les cuisines du nouveau club de Régine. Puis s'associe avec Marina de Brantes, afin de lancer « Le Coup de Fusil ». Après deux retours en Europe, dont l'un pour diriger « Le Monde des Chimères » dans l'Île Saint-Louis, puis une dizaine d'années au Luxembourg, l'appel de l'Amérique le reprend. « Ici, quand on vient, on ne se sent pas seul. Et depuis l'arrivée au pouvoir de Sarko, on a le vent en poupe. En France, les gens cherchent toujours les raisons de ne pas t'employer », dit-il, deux ans après son retour définitif. Ce qui est intéressant dans cette expérience, c'est le mouvement, la volonté de bouger, d'entreprendre. Des investisseurs de Wall Street proposent régulièrement à Jean-Pierre de s'associer. Le New York Magazine lui a consacré deux pages. De nombreux cafés et restaurants français se créent aussi à Brooklyn. Par ailleurs, dans Meatpacking District, l'ancien quartier des boucheries, au sud de l'île, le restaurant à la mode s'appelle « Pastis ». C'est là qu'on croise les plus jolies filles et que l'on rejoue « Sex and the city ».
« Ils ont l'habitude de se battre »
Au total, il faut bien distinguer, m'explique-t-on, les immigrants des expatriés, auxquels le cinéaste Étienne Chatilliez s'apprête d'ailleurs à consacrer un film très critique. « Mais on voit la différence de mentalité : ici, les gens sont plus durs, ils ont l'habitude de se battre et de progresser, ou de prendre des boulots dont ils ne veulent pas », constate cet homme politique français embauché par un grand groupe de spiritueux. Ayant tourné la page, cet ancien ministre est venu réaliser sur place un rêve d'adolescence. Et la crise n'entame pas son optimisme.
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