30 décembre 2008 à 15h45
Onze des douze multicoques de 60 pieds engagés ont bouclé la Route du Rhum sans dommage. C'est heureux car un seul d'entre-eux, le « Groupama 2 » de Cammas, était assuré en course. Échaudées par les incidents à répétition des quatre dernières années, les compagnies d'assurances françaises ont pris le large, la totalité d'entre-elles refusant de prendre le risque d'assurer ces engins volages. Si on déplore très peu de casse sur cette huitième édition, d'aucuns, comme le Suisse Stève Ravussin qui a perdu son trimaran, ont appris à leurs dépens qu'une fortune de mer pouvait coûter très cher. Surtout lorsqu'on n'est pas assuré en compétition...
Sur le Rhum, cinq skippers ont déclenché leurs balises de détresse. Tous ont été secourus, la plupart par des cargos (Ross Hobson, Pascal Quintin, Stève Ravussin) : l'un a été hélitreuillé (Didier Levillain) par un hélicoptère espagnol, un autre (Charlie Capelle) a été récupéré par un concurrent (Philippe Legros). Quant aux bateaux, à l'heure actuelle, seul le trimaran jaune de Capelle a pu être sauvé. Pour les autres, non assurés, il s'agit d'une « perte totale ».
Remorquage : 500 euros par jour
« J'ai chaviré à 240 milles au large du Cap Finisterre, donc pas trop loin des côtes. Immédiatement, on a cherché un armement susceptible d'aller sur zone », explique Charlie Capelle qui, à l'arrivée, a réussi à sauver les meubles : « J'ai récupéré le mât, la plate-forme est en bon état, je dois juste racheter des voiles et de l'électronique : il n'y a que deux mois de travaux ». Grâce à la forte mobilisation du milieu, de ses proches et de son partenaire, qui ont voulu sauver ce bateau de légende, le skipper morbihannais s'en tire plutôt bien, financièrement parlant. Difficile de connaître le coût exact de ce remorquage, mais ça tourne aux alentours de 500 euros la journée pour la location d'un remorqueur : 1.000 milles nautiques, ça représente 10 tonnes de gasoil. Didier Levillain n'a pas eu cette chance : victime d'une voie d'eau importante, son monocoque a coulé sous ses yeux pendant son hélitreuillage. Le trimaran de Stève Ravussin est, lui aussi, définitivement perdu. « Les premières côtes sont à 1.800 milles. Un remorquage ? Ce n'est même pas la peine d'y penser. On est déjà content d'avoir récupéré le bonhomme », explique Franck David, manager du skipper suisse.
La galère de Ravussin
Pour Ravussin, le coup est rude car il était l'un des propriétaires du trimaran : « En Suisse, ce sont souvent des mécènes passionnés qui financent les bateaux. C'était le cas pour celui de Stève qui en possédait une part », ajoute Franck David. Cette plate-forme rachetée (ndlr : 800.000 euros) à « Banque Populaire » n'étant pas assurée, il s'agit là ici d'une perte totale. « Mais le partenaire, « Orange », s'est montré solidaire. Non seulement, il a respecté ses engagements mais a même ajouté une petite rallonge budgétaire ».
En 2002, les Mutuelles du Mans Assistances (MMA) assuraient 90 % de la flotte des multicoques de 60 pieds. Malgré l'hécatombe que l'on sait (3 bateaux sur 18 à l'arrivée), la compagnie avait tenu à assumer son rôle d'assureur, allant même jusqu'à affréter un cargo pour récupérer les bateaux cassés, ici à Porto, là à Vigo ou encore à Madère. Dans la foulée, l'assureur avait appelé de ses voeux la tenue rapide d'une table ronde entre tous les acteurs de la course. Le but était, bien entendu, d'obtenir quelques garanties sur l'évolution technique de ces bateaux, sinon...
Primes et franchises élevées
Sinon, c'était l'assurance de voir le montant des primes s'envoler : jusqu'à 20 % de la valeur du multicoque. Faites le calcul en sachant que le dernier trimaran construit a coûté 3 millions d'euros... Sans oublier la franchise de 150.000 euros ! Hélas, trois ans plus tard, il y a eu la Transat Jacques Vabre, elle aussi déplorable en terme de casses et de chavirages : quatre multis à l'arrivée sur dix engagés. Pas étonnant que MMA ait mis les voiles. Aujourd'hui, seul le trimaran « Groupama 2 » peut s'offrir le luxe d'être assuré en compétition : « En tant qu'assureur, il était inimaginable de ne pas assurer notre propre trimaran », admet Roger Lair, responsable du sponsoring chez « Groupama ». Un discours qu'auraient aimé tenir les deux autres « banquiers de la voile » (ndlr : « Banque Populaire » et les deux « Gitana » du Groupe LCF Rothschild) mais le marché en a décidé autrement. A en croire Cyril Dardashti, directeur des opérations du Gitana Team, il est carrément impossible de trouver une compagnie française pour assurer des multicoques en course : « Nous avons cherché en France. En vain. Aucun n'a voulu prendre le risque d'assurer nos bateaux. Nous avons bien trouvé une compagnie en Russie (lire ci-dessous) mais elle refusait de prendre en charge le gréement ».
« Le gros risque c'est la perte totale »
Et le fait de naviguer sans assurance peut complètement changer la donne. Surtout lorsque l'on est, comme Alain Gautier, propriétaire de son bateau : « Oui, c'est vrai mais il ne faut pas non plus s'en servir comme excuse. Dans le futur, le skipper n'a plus intérêt à être propriétaire de son bateau. Avec « Foncia », on a connu pas mal de casses en quatre ans : du coup, on a passé des hivers entiers en chantier à reconstruire. Forcément, ça marque l'esprit. Et, en course, à certains moments, ça peut être un frein ». Ce frein, Lionel Lemonchois, « pilote d'écurie » sous contrat à durée déterminée, ne l'a pas ressenti même si son « Gitana 11 » n'était pas assuré. « J'ai failli chavirer une fois mais ça ne m'a pas marqué au point de lever le pied », avoue le vainqueur de la Route du Rhum. « Le plus gros risque, c'est la perte totale du bateau, c'est-à-dire l'impossibilité de récupérer son trimaran : c'est ce qui est arrivé à Stève Ravussin (lire par ailleurs) qui était co-propriétaire de son bateau. Alors là, ça fait mal », analyse Alain Gautier qui a préféré se passer d'une assurance : « Oui, mais après dix accidents de suite en voiture, je peux aussi comprendre qu'un assureur en ait marre et qu'il décide d'augmenter les primes. Moi, je ne trouve pas étonnant que les compagnies d'assurance se soient retirées ». Assurés ou pas, les skippers de multicoques continueront à aller en mer. A prendre le large et les risques qui vont avec.
© Copyright Le Télégramme 2009