30 décembre 2008 à 15h45
Les footballeurs professionnels de France sont prêts à entrer en grève à la fin du mois. Ce n'est ni une plaisanterie ni une question d'argent, mais la conséquence de la volonté des présidents de clubs de s'affranchir de contre-pouvoirs potentiels.
C'est ce qui s'appelle ne pas perdre de temps. Sitôt après avoir réélu Frédéric Thiriez, le 12 septembre dernier, à la tête de la Ligue de football professionnel (LFP), les clubs se sont mis en tête, main dans la main avec leur obligé, de réformer le mode de gouvernance de la ligue.
Les « familles » unies contre la réforme
Celle-ci est un organisme paritaire réunissant à la fois les entreprises (clubs) et les travailleurs du football (salariés des clubs, arbitres, etc.) et présidée par un président « indépendant ». Il ne s'agit pas, en l'occurrence, d'une caution morale, mais d'un état : le président est issu d'un collège dit « des indépendants ». La ligue étant devenue « une grosse entreprise gérant des centaines de millions d'euros », les présidents de clubs, gestionnaires par essence, considèrent qu'ils devraient y être majoritaires. L'argument ne convainc pas les autres « familles » représentées à la ligue. Représentants des joueurs, des entraîneurs, des arbitres, des personnels administratifs, etc. sont vent debout contre la réforme projetée. Les joueurs sont en première ligne. Fort d'un taux de syndicalisation exceptionnel (82 %) Sylvain Kastendeuch, co-président de l'UNFP, fait le tour des clubs pour préparer ses troupes à la grève. Il parle « remise en cause des acquis sociaux », évoque les risques pesant « sur le pécule de fin de carrière » et sur les « actions de reconversion » menées par l'UNFP grâce au pourcentage (1 %) prélevé sur les droits TV. L'UNFP, syndicat riche et puissant, joue en partie sa survie. Mais les autres familles partagent ses craintes. Celle surtout de voir à terme se créer « une ligue fermée, sans montées ni descentes ». Un monde de rêve, où le PSG et l'OM ne descendraient jamais.
Appauvrissement des clubs modestes ?
Directeur général du FC Metz « dans le civil », mais représentant des personnels administratifs, « de la femme de ménage au directeur », Patrick Razurel expose les craintes : « Les dirigeants veulent le pouvoir. Ça risque d'entraîner des dérives : enrichissement d'un noyau dur de clubs et appauvrissement des autres ». « La ligue, explique Razurel, doit faire respecter l'équité, la solidarité et la justice. Et les familles défendent l'intérêt des petits et moyens clubs. Lors du dernier appel d'offres pour les droits TV, si les familles et les indépendants n'avaient pas été là, nous n'aurions pas obtenu 700.000 EUR. Le système aurait implosé et les droits auraient été individualisés. Quatre ou cinq clubs se seraient partagé l'argent ». Les présidents de clubs modestes soutenant le projet de réforme sont-ils, selon lui, en train de se tirer une balle dans le pied ? « C'est exactement ça », acquiesce Razurel. Comme toutes les autres familles représentées au conseil d'administration de la ligue, la sienne a appelé hier soir à la grève pour les 24, 25 et 26 octobre. Une heure plus tôt, malgré l'avis du ministre jugeant la réforme « pas illégitime » mais pas non plus « opportune », Frédéric Thiriez avait convoqué une assemblée générale extraordinaire visant à faire adopter la réforme. Le match est loin d'être terminé.
Ils disent tous, au choix, qu'ils sont « démocrates » ou « républicains ». Il ne s'agit pas de politique américaine, mais de l'attitude qu'auraient les présidents des clubs bretons face à une grève... à laquelle ils ne croient pas. « Il y aura des réunions dans la semaine qui vont atténuer les choses », pronostique le Guingampais Noël Le Graët, qui affecte de regarder le dossier de très, très loin : vice-président de la fédération, il n'est plus à la ligue professionnelle - qu'il a présidée pendant dix ans - et pas davantage à l'UCPF. Ses autres collègues bretons sont tous sur la ligne officielle de l'UCPF. Qu'ils qualifient la menace de grève d'« indécente », comme le Vannetais Michel Jestin, de « stupide » comme le Brestois Michel Guyot ou d'« irrespectueuse » comme le Lorientais Alain Le Roch, ils s'ingénient tous à minimiser les effets de la réforme projetée, et le caractère « non justifié » d'une éventuelle grève.
LORIENT. Christophe Jallet et Marc Boutruche sont les deux délégués UNFP pour le FC Lorient. Ils ont reçu la semaine dernière un document de l'UNFP à faire circuler auprès des intéressés du club. Entre eux, les joueurs ont évoqué un peu le sujet. « On leur explique ce qui peut nous arriver, pour qu'ils soient bien au courant. Ce n'est pas pour les convaincre », explique Christophe Jallet. Ce dernier tient aussi à préciser « qu'il ne s'agit pas de revendications salariales. C'est par rapport à nos droits, et peut-être que ce sera davantage pour les générations qui suivent que pour nous. » D'après les premiers échos, une grosse majorité de joueurs du FCL serait prête à suivre le mouvement s'il devait avoir lieu.
VANNES. Pour l'heure, aucune réunion officielle avec les joueurs n'a été provoquée à ce sujet par le président vannetais, Michel Jestin. Certains joueurs en parlent un peu entre eux, d'autres ne sont pas vraiment informés des raisons qui amèneraient cette grève. Pierre Talmont, délégué de l'UNFP au Vannes OC avec David Martot, se dit favorable à ce mouvement. « C'est quand même l'avenir de notre sport qui est en jeu. Je suis pour car je veux suivre notre syndicat qui défend nos intérêts, qui nous protège. C'est logique qu'on soit derrière lui. » Le capitaine, Patrick Leugueun, rejoint son partenaire de la défense : « Il faut être solidaire pour qu'il n'y ait pas de monopole. »
BREST. Même si la situation comptable de l'équipe est préoccupante, l'entraîneur et les joueurs brestois suivent avec attention l'évolution du conflit. Olivier Guégan, délégué de l'UNFP au sein du club, est en contact régulier avec Fabien Safanjon, le délégué régional de l'UNFP. « Les footeux ne veulent pas faire grève pour défendre leurs salaires, mais pour leurs acquis et leur sport. Car qui pourrait ensuite empêcher les présidents de mettre en place une ligue fermée, par exemple ? », s'interroge Olivier Guégan. « Ils prétendent qu'il n'y aura aucun changement mais, dans ce cas, pourquoi veulent-ils alors les pleins pouvoirs ? C'est là que ça ne tient pas la route. Il y a un loup quelque part. » L'entraîneur brestois, Pascal Janin, est méfiant lui aussi : « Il faut aller au bout de ses idées pour défendre le foot car il y a là un vrai danger que l'évolution de ce sport échappe complètement aux gens du foot. »
GUINGAMP. Les Guingampais ont reçu la visite de Fabien Safanjon, le délégué régional de l'UNFP, il y a trois semaines dans le cadre de la visite habituelle du syndicat des footballeurs en début de saison. « Il a déjà commencé à nous parler du projet lors de cette entrevue », rapporte Stéphane Trévisan. Très au fait du sujet, également informé par mail et par texto de l'évolution des choses, le gardien guingampais sera « totalement solidaire » si une action de grève est envisagée. « Je pense que les autres joueurs sont à peu près de mon avis. Certains médias en ont profité pour parler d'argent, mais ça n'a rien à voir. Nous ne sommes pas là pour parler des salaires. Il s'agit simplement de préserver la forme de contre-pouvoir qu'exercent les joueurs au sein du conseil d'administration de la ligue. Je trouve normal que l'on ait notre avis à donner quand des projets, bons ou mauvais, sont examinés. »
© Copyright Le Télégramme 2009