• LeTélégramme.com

Sport. Les enquêtes du Télégramme

Foot & violence. 2. Quand elle s'invite au stade

30 décembre 2008 à 15h45

Le football est un jeu. Et tellement d'autres choses encore : ascenseur social, lieu de pouvoir, vecteur de communication, instrument de propagande, etc. Son rayonnement universel, les enjeux financiers et la caisse de résonnance médiatique qu'il représente ont attiré vers lui tous les maux de la création : la tricherie (matchs truqués, faux papiers, dopage, etc) et la violence. Dans les tribunes sinon sur le terrain, ce phénomène semble s'accélérer ces dernières années. Au point de « menacer le football d'un point de vue économique et au niveau de son importance sociale », estime le sociologue Patrick Mignon. Pourtant, à la base, des milliers de bénévoles luttent jour après jour. Et obtiennent, sur le terrain, des résultats tout à fait honorables.

  •          Sedan - Paris SG, match de Ligue 1 le 3 mars dernier. Des hooligans d'Utrecht, spécialement descendus des Pays-Bas, règlent leurs comptes dans les tribunes à leurs homologues parisiens. Cette saison, les cas de violence entre supporters sont légion. (Photo PQR/L'Est Républicain)
  • Le football engendre-t-il davantage de violence qu'il y a vingt ou trente ans ? Réponse du sociologue Patrick Mignon : « C'est une question très compliquée, vu qu'on ne sait pas ce qu'il y avait avant et que les médias ont la mémoire courte. La seule chose dont on est sûr, c'est qu'au niveau professionnel il y a, depuis une vingtaine d'années, des supporters d'un nouveau genre dans les tribunes et que ces supporters apportent un certain type de désordre, dans lequel apparait la violence ».
    Deux morts
    Cette violence des tribunes occupe le devant de l'actualité semaine après semaine. C'est un pompier qui manque de perdre une main en se saisissant d'un pétard lancé par un supporter marseillais. Ce sont des hordes de « supporters » néerlandais qui sèment la panique dans une ville où leur équipe joue (Nancy-Feyenoord) ou dans une autre où elle n'a jamais mis les pieds (les supporters d'Utrecht lors de Sedan-PSG). Ce sont aussi et surtout deux morts en Europe depuis le début de la saison : un policier italien et un supporter du PSG.
    Un problème de sécurité publique
    Bref, c'est insupportable... Comme ça l'était déjà il y a vingt ans lorsque 38 supporters italiens sont morts dans le stade du Heysel à Bruxelles. Depuis, les Anglais ont réglé une partie de leurs problèmes de hooliganisme en pratiquant une politique tarifaire élitiste (pas une place à moins de 100 EUR en Premier league) et en multipliant les interdictions de stades. En France aussi, beaucoup d'efforts ont été réalisés pour tenter d'éradiquer le problème : palpations à l'entrée, vidéo-surveillance, mesures d'interdiction pour des supporters condamnés pour des faits antérieurs (*), etc. Mais, sinon à décréter des mesures de contrôle dignes de celles en vigueur dans les aéroports - auquel cas il faudrait quatre heures pour remplir un stade - comment éviter qu'un fumigène bien dissimulé ne franchisse les portes ? Et surtout, sauf à inventer le délit de sale gueule, comment interdire l'entrée à un individu qu'on imagine potentiellement dangereux mais qui n'a encore commis aucune exaction ? Face à ce problème de sécurité publique, les instances du football sont relativement démunies. Elles ne peuvent agir que sur les membres de la famille, notamment en sanctionnant les clubs organisateurs en cas d'incidents. Elles le faisaient déjà, sous différentes formes (amendes, matchs à huis clos). A la suite du dernier conseil fédéral, elles ont annoncé davantage de fermeté. Ira-t-on jusqu'à enlever des points à une équipe ? Et sur quelles bases ?
    La voie étroite du droit
    De même, après qu'ils aient été montrés du doigt à la suite des incidents survenus lors du dernier Saint-Etienne-Lyon, les dirigeants provocateurs ou complaisants avec leurs supporters (la banderole « Tuez-les », tolérée par les organisateurs stéphanois) seront-ils sanctionnés ? Ne serait-ce que pour leur image, les dirigeants du football français ont intérêt à frapper fort. Mais la voie que leur laisse le droit est étroite. Où s'arrête la liberté de parole et où commence la provocation ? (*) 180 personnes sont interdites de stade en France, parmi lesquelles 175 supporters du PSG.

    • Benoit Siohan. 21/03/2007

    Sociologue. « Le football est menacé »

    Patrick Mignon est responsable du laboratoire de sociologie de l'Insep. Auteur de nombreux ouvrages et articles, il prépare un livre sur les supporters de football. Il décortique pour nous les articulations entre football et violence.


    - Quelle est la violence la plus préoccupante ? Celle qui frappe sur le terrain ou autour ? « Sur le terrain, c'est préoccupant si on considère que le sport est exemplaire. Maintenant, en première division, il me paraît difficile de parler de violence des joueurs. On peut parler de leur indiscipline, de leur mauvaise foi, de leur propension à tricher, mais on n'a pas des tonnes de violence ».
    - Il y en a davantage à la base et chez les jeunes... « Effectivement, il y a une grande différence. Au haut niveau, c'est très codifié. Les joueurs ont une valeur marchande et un intérêt commun, donc les choses se passent le mieux possible. En district, la séparation des rôles entre les spectateurs et les joueurs est beaucoup plus difficile, et pour les joueurs, la séparation entre être footballeur et être habitant de son quartier, de son village, est beaucoup plus compliquée. Le niveau technique est aussi beaucoup plus bas, ce qui implique plus de fautes sur l'adversaire. La rivalité de clocher est plus forte aussi. En première division, celle entre l'OM et le PSG concerne les supporters, pas les joueurs ».
    - Les dérives comportementales au sein de l'élite ont-elles des répercussions à la base ? « Sur les comportements, je ne sais pas, mais sur la gestion des comportements, oui. Un président de club ou un entraîneur qui insulte l'arbitre ne peut pas dire quoi que ce soit à des supporters qui se conduisent mal. Pour pouvoir lutter, les dirigeants et les éducateurs doivent eux-mêmes avoir un comportement exemplaire ».
    - Le football est-il touché dans la même mesure que la société ? « D'une façon, oui. Les relations entre les individus ont de plus en plus tendance à passer par le rapport de force. Dans la société, vous avez un certain nombre de tensions liées à l'identité et au travail. Le jeu est un espace où on essaie d'oublier ça. Mais ils vont le retrouver. Ou alors ils vont essayer de l'oublier en s'éclatant, en tant que supporters. Il y a un système d'aller-retour entre la société et le football ».
    - Doit-on en conclure que le football est autant victime que coupable ? « Je ne veux pas trop rentrer là-dedans. Bien sûr, les pratiquants ou spectateurs confrontés à la violence sont victimes. Maintenant, le football est coupable dans la mesure où il est saisi par une ivresse du succès et qu'il a du mal à reconnaître ses propres fautes ».
    - Ses dérives le menacent-elles dans son statut de sport numéro 1 ? « Oui, ça peut le menacer. Des parents peuvent être réticents à amener leurs enfants au football. Des spectateurs ou téléspectateurs qui apprécient le spectacle sans être totalement acharnés peuvent y renoncer, lassés par les scandales. Donc il est menacé d'un point de vue économique et au niveau de son importance sociale ».
    - Le football ne sert-il pas d'exutoire à une société asseptisée ? « Si. Le problème est de se demander si on peut imaginer une société parfaite, dans laquelle les gens se tiendraient tous bien partout, ne boiraient pas plus d'un verre de vin, n'auraient pas envie de transgresser telle ou telle norme. On peut penser que la réponse est négative. L'histoire produit toujours des lieux où on peut se laisser aller à un certain nombre de choses. D'où la question : jusqu'où va-t-on dans la répression, dans le contrôle des comportements ? Parce que si on va jusqu'au bout, on a des chances que ça se passe ailleurs... »

    • Propos recueillis par Benoit Siohan

    Enjeux


    PRES D'UN MILLION DE MATCHS seront organisés en France cette saison par la Fédération française de football. Celle-ci compte 2,5 millions de licenciés, soit 175.000 de plus que l'an dernier, effet coupe du monde oblige.
    UN COLLOQUE A RENNES EN AVRIL. L'Université Rennes 2 et le Conseil de l'Europe organisent, du 2 au 5 avril 2007, un colloque international sur le thème « Sports, violences et racisme en Europe ». Près de 200 conférenciers y participeront parmi lesquels Jean-Pierre Escalettes, le président de la fédération française de football.

    Le foot amateur touché mais pas coulé

    Dans le village mondial qu'est devenue la planète, et parce que le sujet est devenu très « tendance », il est désormais impossible d'ignorer qu'un joueur a assommé un entraîneur au cours d'un match amateur en Moselle.

    Il en découle un sentiment diffus dans l'opinion que « le football est (de plus en plus) violent ».
    Des actes graves dans 1,19% des matchs
    Même s'il est entendu que chaque incident est de trop, il semble au contraire que grâce à la prise de conscience intervenue ces dernières années, le football « de base » ne soit pas aussi touché qu'on l'entend parfois. L'observatoire de la violence créé cette saison par la Fédération française, sous l'égide du ministère des sports, vient d'analyser 270.000 rencontres disputées à tous les niveaux amateur depuis le début de la saison. Il en ressort que 1,19% ont donné lieu à des « incidents graves » : un classement qui vaut pour les violences physiques, mais aussi les incivilités et les violences verbales. Ces statistiques corroborent les propos des acteurs de terrain. « Nous avons 650 matchs par week-end et très peu d'incidents », témoigne Georges Giboire, président du district 35 depuis 19 ans. « La violence physique recule », affirme Jean-Paul Vaillant, le président de la commission de district des Côtes-d'Armor. « On n'a pas eu depuis deux ans d'agression d'arbitre et je crois qu'on n'a pas eu non plus de bagarre cette année, alors qu'on organise entre 10.000 et 11.000 matchs par an », relativise de son côté Jean-Claude Hillion, le président du district 56. Grâce à leurs efforts de prévention et de répression (les sanctions sont très lourdes en cas d'agression), dirigeants et éducateurs arrivent globalement à contenir la violence sur le terrain. Tous sont unanimes en revanche à dénoncer « l'environnement » qui pollue souvent les fins de rencontres. Chez les amateurs comme chez les pros, les fauteurs de troubles viennent le plus souvent des tribunes.

    © Copyright Le Télégramme 2009