13 novembre 2008
Un voyageur pour le moins atypique s'est installé pour six mois sur l'île de Molène. Sculpteur designer, Jean-François Aillet n'est pas un « chinchard » (1) comme les autres. Il s'est fixé pour objectif de réunir 7.000 sables du monde entier. Les premiers colis commencent à arriver dans ce petit bout du monde.
Le bonhomme est sec comme un coureur de fond. Normal, il vient d'achever une marche de 3.200 km avec un sac de 20 kg sur le dos, entre la baie du Mont-Saint-Michel et la Côte nord de l'Espagne (Camino del norte). Pourquoi avoir accompli, à 47 ans, cet exigeant pèlerinage côtier ? Son projet remonte à un quart de siècle : Jean-François Aillet s'est juré de présenter dans trois ans, sur une grande place, ces 7.000 sables collectés aux quatre coins du monde. L'intérêt de sa démarche n'est pas de réunir lui-même ces milliers de sables mais de faire participer des collecteurs du monde entier.
Loin des installations d'art contemporain parfois absconses, l'artiste a choisi un puissant dénominateur commun. D'une humilité absolue, le sable échappe à la convoitise du monde marchand mais prend une valeur inestimable à travers le regard et la vie de ceux qui les collectent, à l'autre bout du monde comme en bas de chez eux. « Le sable ne laisse personne indifférent. On commence par y jouer tout petit, puis on construit sa maison avec. Pendant que certains le souillent, d'autres en font du verre. On en jette même une poignée sur le cercueil... ».
Mais comment atterrit-on à Molène ? L'île était l'une des étapes de son marathon de 180 jours. Le 5 mai dernier, il y avait rencontré le maire, l'instituteur et les élèves de l'école afin de leur expliquer sa démarche. Les élèves n'avaient pas tardé à lui apporter l'un des deux sables de leur île.
Juste avant de reprendre le bateau, il s'arrêtait au comptoir de l'unique hôtel-restaurant de Molène (le Kastell-an-Daol, par ailleurs siège du fan-club français le plus à l'ouest de Johnny Hallyday). Et le courant n'a pas mis longtemps à passer avec le patron, Erwann Masson et sa légendaire hospitalité.
Par bateau, livré par le facteur
De retour de Saint-Jacques-de-Compostelle, Jean-François Aillet avait l'intention de se retirer dans les alpages pour écrire cette marche maritime. « Finalement, c'est à Molène, à la vigie des embruns, à l'heure où le niveau de la mer continue de monter que j'ai préféré venir écrire mes mille rencontres, les sites, les sentiers et les plages parcourus ».
Le Normand, qu'Erwann Masson appelle déjà « Yann Fanch », vient de poser son sac à dos et ses ordinateurs dans le petit studio (Kastellic) qui avait servi au pianiste Didier Squiban pour composer son album « Molène ». Vue sur port et mer imprenable, calme assuré.
Les 250 premiers sables proviennent d'endroits plutôt lointains, collectés sur les rives du lac Titicaca, sur le volcan Stromboli, au pied des statues géantes de l'île de Pâques ou sur les pentes du Mont Sinaï, avec des couleurs jamais imaginées, et surtout dans des circonstances et par des gens au parcours de vie singulier. « J'attends maintenant tous les autres, les plus proches et les plus communs... en apparence ».
Et les Molénais dans tout ça ? Pas sûr que les 220 habitants adhèrent en masse à la vision de l'artiste-voyageur. Pourtant lundi matin, à l'arrivée du premier colis, le bar du Kastell-an-Daol s'est rempli à la vitesse du flot. La boîte remise par le facteur contenait deux sables. Un gris-noir de Laponie et un rose-mauve incroyable, collecté sur une autre plage du nord de la Finlande.
Lesquels arriveront demain, par le prochain bateau ? Et si, au lieu de le poster (2), on venait remettre son sable en main propre à l'artiste ? À l'inverse des grains qui filent entre les doigts, on prendrait le temps de se poser, de raconter, de refaire le monde sur un coin de zinc de l'inimitable Kastell-an-Daol.
1. Terme local qui désigne les touristes débarquant du bateau, en banc. 2. « Le Solitaire des marées », Kastell-an-Daol, Kastell II, 29259, Ile-Molène. Site : www.aillet.com