20 janvier 2008
Pendant 58 jours, Virginie Joyon a vécu au rythme des dépressions qui plombent le ciel breton et à celui des coups de vent du Grand Sud et des déferlantes avec lesquelles son diable de mari se coltinait. Elle a traversé ce tour du monde en communion avec lui, partageant ses bonheurs et ses peines, l'encourageant quand elle le sentait au creux de la vague.
« Il appelait tous les jours et au son de sa voix, je sentais tout de suite s'il était fatigué. Pendant un mois, tout allait bien, il était serein. Ça roulait, il alignait les journées de 500 milles sans trop de soucis. Et puis le décor a changé. La tension est montée avec les icebergs rencontrés juste avant Noël, et puis cette tempête qui l'a violemment malmené à l'approche du Horn. » Une période hautement stressante pour le skipper d'« Idec », mais aussi pour ses proches à terre. « Quelques jours plus tard, il m'a confié qu'il avait failli chavirer. Le bateau à sec de toile partait à plus de 20 noeuds dans des surfs incontrôlables », raconte-t-elle.
Les nouvelles de la famille
Autre frayeur, il y a huit jours, lorsque Francis l'a appelé pour lui révéler l'avarie sur le mât et ses craintes de voir son trimaran démâter. « J'étais vraiment retournée, car on a vraiment craint que tout s'écroule et qu'il ne puisse pas terminer. Cela aurait été profondément injuste après tant d'efforts. Mais c'est la loi de ce sport. »
Virginie s'est toujours appliquée à masquer son inquiétude afin de ne pas alarmer ses deux garçons, Damien (huit ans) et Corentin (14 ans), qui ont suivi au jour le jour les exploits de leur papa. « Il y avait le téléphone, mais surtout les mails. C'est magique pour échanger. Francis en adressait aux garçons pour leur faire partager certains moments. De notre côté, on lui racontait la vie de la petite famille, mais aussi les nouvelles de Locmariaquer ou de la planète. Cela le distrayait de la marche de son bateau, de ses trajectoires météo qui accaparaient son esprit et toute son énergie. Hormis les contacts avec son routeur et Denis pour les vacations, il était coupé du monde. C'est un solitaire, mais la famille, c'est sacré. Et je pense que cela l'aide. »
« Je vais me dépêcher »
Virginie ne s'est jamais voilée la face sur les risques inhérents à un tour du monde sur un grand multicoque. Autant que le record repris par Ellen MacArthur, c'est la perte du précédent « Idec » sur les rochers de Penmarch, épilogue douloureux d'un autre exploit sur l'Atlantique, qui a remis le marin de Locmariaquer sur orbite : « En octobre 2005, Patrice Lafargue (le PDG d'« Idec ») a proposé à Francis de construire un nouveau trimaran. C'est sa vie, sa passion, mais forcément j'étais un peu inquiète en le voyant repartir. Au moment du départ, il m'a dit : "Ne t'inquiète pas, je vais me dépêcher. Je vais essayer de bâcher l'histoire vite fait". Je ne pouvais imaginer que ce serait en moins de 60 jours. Lui, il avait peut-être cette idée derrière la tête. »
« Il est très dur au mal »
Joyon, l'homme tranquille, a dévoré les milles pour boucler sa ronde effrénée en moins de 58 jours. Il a tellement maîtrisé son sujet, fait face à toutes les situations avec un calme olympien, qu'au final cela donne une impression de grande facilité. Elle est trompeuse. « C'est vrai que Francis a une force physique et une résistance hors normes. On fait beaucoup de bateau en famille. Rien ne lui fait peur. Il peut passer une nuit sans dormir avec plus de 50 noeuds de vent et être à peine fatigué. Il est très dur au mal, il ne s'écoute jamais. Mais je sais qu'il a souffert. Lors de la deuxième ascension de son mât, il était contusionné de tous les côtés. Il n'avait pas trop envie d'y retourner. Mais il y était obligé. Il y a quelques jours, il m'a fait rire quand il m'a lâché : "Tu sais, je dois être solide !" Il est aussi têtu et quand il a quelque chose en tête... », ajoute-t-elle avec un petit sourire.
Ce gaillard, qui est un équipage à lui seul, a poussé le curseur très loin. Virginie espère que son compagnon, désormais comblé après deux circumnavigations en solitaire et ce fabuleux record en prime, sera calmé pour un moment.
