24 octobre 2007
S'exprimant, hier, à Tanger, face aux chefs d'entreprises après une allocution le matin, devant le parlement marocain à Rabat, Nicolas Sarkozy était confronté à une redoutable difficulté. Comment faire décoller cette union de la Méditerranée, compte tenu du scepticisme né de l'enlisement du processus euro-méditerranéen de Barcelone ?
De notre envoyé spécial. Dans cette zone qui englobe les pays riverains de la « mare nostrum », il n'y a aucune intégration économique comme en Europe, mais des nations qui se chamaillent, notamment celles du Maghreb, ou se font la guerre, à l'exemple du Proche-Orient. Pas facile donc de s'inventer un destin commun. Et pourtant le président français a dressé les contours de ce rêve d'une nouvelle entente en lançant « Peuples de la Méditerranée, notre avenir est à nous ».
Pas question de choquer
La plume du conseiller Henri Guaino, qui porte le projet d'union méditerranéenne, devait se faire pardonner le discours de Dakar, où quelques vérités bien senties avaient eu du mal à passer. Cette fois, pas question de choquer qui que ce soit, mais au contraire de rassembler largement, comme le président français sait le faire en louant ses interlocuteurs pour leurs capacités de tolérance : « Ici on a protégé des juifs », et leur civilisation raffinée. Hommage à la relation franco-marocaine et aux deux vieilles nations « jalouses de leur indépendance » qui se vivent comme des creusets. Rappel de la haute figure de Lyautey, mais aussi des « fautes et parfois des crimes du protectorat », sans pour autant verser dans cette propension très française à la repentance.
Coup de blues
« Nous ne bâtirons pas l'union méditerranéenne sur l'expiation de la faute des pères par les fils », a dit le chef de l'Etat français dans une problématique singulière qui le renvoie au déchirement du passé, à sa propre souffrance et à son ambition de dépasser les conflits pour construire du neuf. Une volonté de ne pas s'enkyster dans la haine, comme le montre l'affrontement israëlo-palestinien enfermé aujourd'hui dans une véritable impasse. Un point de fixation d'ailleurs exclu du noyau dur de l'union (Algérie, Tunisie, Maroc, Libye), afin de démarrer au plus tôt, c'est-à-dire lors d'une conférence qui se tiendra probablement en juin 2008, à Marseille. Une manière d'enterrer, sans le dire, le processus de Barcelone pour ne pas fâcher les Espagnols et remettre astucieusement la France au centre du jeu dans un nouveau cadre. Et pour ce rêve d'une fusion euro-méditerranéenne renouvelée, Sarko sait trouver les mots qui touchent, agiter les notions d'audace et de courage, puis invoquer ce mot fétiche de rupture qu'il a tant de mal à apprivoiser.
La veille, un coup de blues lui avait fait annuler son dîner dans la médina à Marrakech pour rester en compagnie de ses deux anges blonds de fils. Dans un geste d'affection, le roi Mohammed VI s'était alors invité à l'improviste avec sa femme Salma, son fils et deux neveux, afin de recréer cette atmosphère familiale que le président de la République affectionne tant. Une attention pour le moins délicate venant d'un homme que l'on dit parfois caractériel et qui peut à l'occasion terroriser ses généraux, et dont la presse qualifie désormais le style de gouvernement d'hyper monarchie en référence à l'hyper présidence française.
Le lendemain, au parlement de Rabat, Nicolas Sarkozy semblait fort ragaillardi face aux députés ayant troqué la gandourah pour le costume-cravate. Toute en noir (couleur de deuil), Dati (Rachida), née de père marocain, conversait sur les bancs de l'assemblée avec son homologue Radi. Et le président français de vanter les acquis du Maroc dans le domaine des Droits de l'homme, de saluer son gouvernement composé d'une nouvelle « génération de ministres prometteurs », de se féliciter des progrès sur le Sahara occidental, de l'ouverture du pays à la compétition mondiale...
« On s'est souvent
fait berner »
Même les députés islamistes du PJD (Parti de la Justice et du Développement), généralement muets sur leurs bancs, devaient approuver sa prestation. « Sur l'immigration, il a arrondi les angles. Il faut renforcer le contenu de l'union méditerranéenne au niveau économique et social. On s'est souvent fait berner, donc on se méfie des beaux discours », commentait le numéro deux du PJD, Lahcene Daoudi, soulignant néanmoins les limites du rêve sarkozyste : « Les généraux algériens n'ont pas intérêt à ce que le terrorisme disparaisse, pas plus que les frontières avec le Maroc. Toute seule la France ne peut rien, car avec son gaz, l'Algérie est désormais trop puissante. Mais le rapprochement de M. Sarkozy avec les Américains peut aider ».
