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Cap Horn. Une aïeule dans le vent

6 octobre 2008

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Une grand-mère qui a passé trois fois le cap Horn, ce n'est pas banal. Mais pour Marie-Jo Stéphan, c'était normal : elle suivait son mari, Pierre. C'est leur histoire que raconte l'ancien journaliste du Monde Roland Paringaux, dans un livre passionnant (*). Pierre Stéphan a 15 ans en 1896, et il est simple mousse, quand il passe pour la première fois le « faiseur de veuves », ce maudit cap que les marins ont surnommé ainsi vu le nombre de naufrages qu'il provoque dans ses parages. Un navire sur quatre ne revenait pas du cap Horn, dans ces années-là. À son premier passage, Pierre Stéphan met quarante jours, uniquement pour franchir ce seuil terrible entre Atlantique et Pacifique. « C'est terrible, quarante jours et quarante nuits à batailler dans le gros temps, par moins dix degrés, pour gagner un peu de terrain », écrit-il dans son journal de bord.

Le privilège d'embarquer son épouse

Mais le petit mousse est à bonne école. Neuf ans plus tard, il est commandant du Félix-Faure, un quatre-mâts barque de 95 m, avec 3.500 m² de toile. « À vous le soin », lui lance l'armateur selon la formule consacrée, en lui confiant équipage, bateau, et cargaison. Entre Le Havre et Nouméa, il met 88 jours et revient chargé de nickel. Le retour est mouvementé, une voie d'eau met le navire en danger. Un conseil d'équipage demande au capitaine de relâcher dans le port le plus proche. « On continue comme prévu », répond le jeune commandant de 24 ans, qui met le second aux arrêts durant trois jours pour couper court à toute contestation. Le mât de misaine casse, on répare. L'avarie menace, mais l'équipage pompe. Et au bout de 116 jours, le Félix-Faure arrive enfin à bon port. Fidèle à son « tempérament de fonceur », le capitaine Stéphan a gagné ses premiers cheveux blancs, mais aussi l'estime de son armateur qui lui donne le privilège d'embarquer sa jeune épouse au prochain voyage. La jolie Brestoise, née Marie-Jo Le Hégarat, obéit aux conseils de son mari : ne pas se mêler de la marche du bateau, du travail de l'équipage, ou de la cuisine. « Je lui avais aussi défendu de faire sécher son linge sur le pont, car j'avais le souvenir de matelots se poussant du coude, en découvrant les énormes culottes de la femme du capitaine gonflées par le vent ». Elle a le pied marin et se régale. Du pain frais tous les jours, ainsi que des oeufs, grâce aux vingt poules embarquées. Elle gratte la mandoline, et lit. « Je me suis lancée dans la grande littérature, écrit-elle, je bouquine les oeuvres de Corneille ».

Un couple de héros tranquilles

À Carantec (29), dans la villa « Les Goélands », Roland Paringaux ne s'est pas tout de suite rendu compte que dans le jardin aux hortensias, ses grands-parents étaient un couple de héros tranquilles. Rétrospectivement, il admire à la fois « l'audace de cet homme qui prenait de gros risques et des décisions difficiles, mais aussi l'immense modestie de ce marin qui ne se mettait jamais en avant ». Paringaux fait ainsi revivre une autre époque, l'âge d'or de la marine à voile et des grands voiliers en acier qui filaient à 16 noeuds dans les brises du sud, avant que les hélices, et les lois sociales de 1919 imposant la journée de huit heures, ne viennent leur donner le coup de grâce. « Mon grand-père a influencé mon choix de devenir grand reporter », confie celui qui a été correspondant du Monde à Bangkok et Tokyo, cap-hornier de l'info à sa manière. Ce n'est pas un hasard non plus, si son père, Bernard Paringaux, est parti un jour de Carantec en kayak, pour aller rejoindre De Gaulle à Londres, en 1941. Mais c'est une autre histoire...

* Carnets du cap Horn, Pierre Stéphan, éditions Arléa

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